Une âme parmi les autres

Cette impression d’être en permanence surveillé et jugé…

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vendredi 2 janvier 2009

Bon, peut-être est-il bon que je reprenne mon histoire au début, ou tout au moins à mon enfance…

 
Mon frère et moi, nous devions toujours jouer seuls, ensembles ou bien chacun dans notre coin ; il n’y avait personne de notre âge dans le village et il n’était pas question d’aller dans les hameaux voisins. Ca non alors, ça aurait fait trop peur à ma mère, elle qui tremblait déjà si nous étions trop longtemps dehors dans la ferme. Ces villages nous sont donc restés étrangers sauf, dans une certaine mesure, ceux qui bordaient le chemin de l’école, car nous allions à l’école à vélo (mais sans jamais nous arrêter, du reste nous n’avions pas de camarades directement sur cette route). Parvenu à l’âge adulte, nous ne connaissions pas grand chose de notre commune. Une conséquence, parmi d’autres, de la peur qu’avait notre mère du lointain, de l’extérieur, de l’inconnu. Notre sens de l’orientation et nos facultés de communication ne se sont guère développés.

Un homme qui a expérimenté le devenir humain dans des conditions extrêmes – T. E. Lawrence – raconte quelque chose d’effrayant et pourtant d’assez banal sans doute. Cela concerne les bergers d’Arabie il y a un siècle :

« Les bergers forment une classe distincte. Pour l’Arabe ordinaire le foyer constitue, au centre de son monde, une sorte d’université où il écoute la meilleure conversation, les nouvelles de sa tribu, ses poèmes, son histoire, ses récits amoureux, ses procès en cours et ses marchandages. Cette perpétuelle participation aux conciles domestiques le rend maître en langage, dialecticien, orateur, apte à siéger dignement dans n’importe quelle assemblée et jamais pris au dépourvu en fait de discours. Les bergers sont absolument privés de cet apprentissage. Dès l’enfance, ils sont entraînés, en toute saison et par tous les temps, de jour, de nuit, dans les collines, condamnés à la solitude et à la compagnie des bêtes. Errant parmi ces lieux sauvages, sur la carcasse de la terre, ils deviennent terre eux-mêmes ; ignorant de l’homme et de ses soucis ; à peine sensés dans la conversation la plus ordinaire ; savant, par contre, en fait des plantes et d’animaux sauvages, instruits des mœurs de leurs chèvres ou de leurs brebis dont le lait forme leur principale nourriture. L’âge de la puberté les rend sombres, quelquefois même dangereux ; plus bestiaux qu’humains, ils hantent les troupeaux et trouvent en eux, à l’exclusion d’affections plus licites, la satisfaction de leurs désirs. »

Aujourd’hui, dans le nord du monde, ce n’est pas sur la carcasse de la terre qu’on trouve les jeunes solitaires, mais devant les images électroniques où certains, beaucoup peut-être, chercheront aussi, en vain, la satisfaction de leurs désirs.

Mon jeune frère n’était pas le chouchou de ma mère, c’était moi, parce que je remplaçais deux petits chérubins (à dix ans, à quinze ans, il me fallait encore remplacer deux petits chérubins [1]). Mon petit frère, lui, il se cassait les os par accident. Il continue, bien qu’à une fréquence moindre. Ne me demandez pas pourquoi, je crois que je viens de le dire.
Un jour, sur mon instigation, nous entreprîmes de creuser un tunnel. Ce ne fut qu’un trou d’une quarantaine de centimètres, mais il resta longtemps là, un témoignage discret de ma folie (comme quoi l’emplacement avait été bien choisi). J’ai longtemps rêvé de tunnels et d’abris souterrains, jusqu’à il y a quelques années. Oui, il m’est arrivé d’imaginer creuser une cave secrète sous la maison où j’écris ces lignes. Pour y faire quoi ? Pour m’y cacher, bien sûr, et pour essayer d’être libre puisque je ne pouvais agir librement que dans la solitude, cette prison.

Pourquoi n’étais-je pas libre ? Parce que j’avais honte devant le regard des autres. J’ai encore souvent un peu honte devant le regard des autres. Je ne regardais pas les gens en face, j’ai toujours bien du mal à le faire : il faut que j’y pense afin de m’y forcer, même devant la femme que j’adore et à qui je suis en train de parler ou qui me parle et me sourit. J’espère encore pouvoir un jour posséder cette attitude naturelle : le regard ferme en même temps que bienveillant ; Ca ne l’est pas aujourd’hui. Et c’est bien difficile de prendre une femme dans ses bras sans la regarder dans les yeux et avec assurance…
J’ignore comment ce trouble a commencé, mes rêves ne me le disent pas. Je ne rêve pas de mon ange gardien dont me parlait ma maman, ni du dieu dont elle me parlait également. Ceux-là me surveillaient sans cesse, disait-elle ; l’un pour me protéger, disait-elle ; l’autre pour éventuellement me punir, disait-elle. J’ai toujours gardé cette impression d’être en permanence surveillé et jugé…

Surveillé et jugé… que dis-je ? Surveillé, jugé et condamné, oui ; j’ai toujours eu cette impression d’être d’avance condamné !

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