Rupture

Pour une grève globale des cadences

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samedi 27 janvier 2007

Mercredi dernier dans la vigne, je n’avançais guère ; je ne sais trop pour quelles raisons. J’avais bien fait une chose inhabituelle le matin même en me rendant au travail : j’avais allumé l’autoradio et entendu un journaliste rapporter des propos de Nicolas Sarkozy. Ceci pouvait-il expliquer cela ? Les hauts-parleurs m’apprenaient que Sarkozy se voulait le candidat de ceux qui aiment se lever tôt et travailler dur.
Imprudemment le midi, je remis ça, et cette fois-ci ce fut des propos de madame la présidente du Mouvement des Entreprises DE France, Laurence Parisot. Elle se plaignait, paraît-il, du fait que l’on parle et que l’on s’occupe de soutien à la consommation, tandis que la production, elle, est délaissée, oubliée ; elle soulignait que les produits consommés, pourtant, il faut bien les produire. Il y avait là matière à réflexion.

Bref, vers 15h dans les rangs de vigne, je me traînais toujours. C’est alors que l’idée m’est venue, l’idée d’une action collective pour combattre à la fois le chômage et la pollution : la grève des cadences. Que chacun se mette à travailler à son rythme de prédilection et non à celui imposé par la machine ou directement par le petit chef ; à travailler à son propre rythme plutôt qu’à celui voulu par un groupe de puissants qu’il est convenu d’appeler : le Marché.
C’est vrai, quoi, la pollution, il a bien fallu la produire, Laurence Parisot a parfaitement raison ! Alors, travaillons moins et mieux en prenant notre temps, et en plus grand nombre. Ralentissons le rythme des machines, elles consommeront moins d’énergie [1]. Allons même jusqu’à abaisser le taux de mécanisation. Ainsi nous polluerons moins, nous fatiguerons moins, et il y aura beaucoup moins de chômeurs.

Mais comme il serait vain d’attendre que cette initiative soit prise par "le Marché", entrons en grève, en "grève des cadences". C’est un concept qui est facilement exportable, il a du sens sous toutes les latitudes ; or, il sera nécessaire de l’exporter, ne serait-ce que pour éviter les délocalisations intempestives. Autre avantage du concept : il risque plus d’appauvrir le riche que le pauvre, contrairement à l’arrêt de travail total, ce dernier n’étant d’ailleurs pas viable à long terme. La grève des cadences, elle, prend tout son sens, tout son intérêt, dans le long terme et dans la globalisation. Elle ne combat pas simplement le chômage et la pollution ; à terme, elle contribue aussi à relancer les cultures vivrières et l’artisanat dans le monde entier.

Bien des dangers sont à craindre, cependant. En premier lieu, une baisse des salaires et une hausse du prix des marchandises. Il sera bon de produire en abondance les produits de première nécessité, afin d’enrayer leur hausse. Mais qu’est-ce qu’un produit de première nécessité et qui décidera de tout cela ?
- A la première question il y a d’abord la réponse de bon sens : les légumes, les fruits, des moyens de chauffage (mais lesquels ?), des vêtements, des logements, l’eau (pour laquelle nous ne pouvons plus simplement compter sur la pauvre Nature). Puis d’autres choses s’avéreront nécessaires à un moment ou à un autre. Ainsi, dans la mesure ou le mouvement populaire aura besoin d’Internet, certains produits informatiques pourront être considéré comme de première nécessité. Mais le même mouvement pourra aussi avoir besoin qu’Internet s’écroule (cela sert à beaucoup de choses, Internet).
- Qui en décidera ? pourquoi pas des assemblées de personnes déléguées par diverses associations, parmi lesquelles un certain nombre qui existent déjà aujourd’hui ? Nous pourrons laisser les gouvernements, les Etats en place, dans la mesure ou l’ensemble des fonctionnaires sera lui-même en grève, y compris les polices et les armées ; mais il faudra se méfier des polices et des armées privées (car dans ce domaine aussi il y a un mouvement de privatisation). Et il faudra se débarrasser de la Bourse. L’argent est commode et semble garantir une certaine liberté individuelle, mais la Bourse, c’est un grand danger, la Bourse (même si ce n’est pas le seul : il y a la bombe atomique, par exemple, dont il faut également se débarasser ; du pain sur la planche, si j’ose dire).

Je rêve ? Bien sûr que je rêve. Mais un amérindien disait, il y a longtemps : « ce sont les rêves qui nous apportent la sagesse ». Il ne pensait pas aux rêves éveillés, pourtant il aurait bien su apprécier mon petit programme ; je le crois, tout au moins.

Je me souviens de ma première semaine en tant qu’ouvrier maraîcher, il y a quelques années de cela. Nous étions deux chargés d’alimenter en poireaux une machine dont la vitesse dépendait "des impératifs de production", voire du bon plaisir du patron lorsqu’il passait par-là quand les cours étaient à la baisse. Mon collègue – dont c’était également la première semaine – était un jeune banlieusard de la région parisienne fraîchement débarqué dans ma province. Il travaillait à son rythme – qui était très lent – quel que soit la vitesse de la machine ; peu lui importait que le tapis roulant s’éloigne au trois-quarts vide. Imperturbablement, il déposait ses poireaux tranquillement tout en fredonnant, en rappant. Et pour que la chaîne puisse continuer de fonctionner à peu près, je compensais autant que je pouvais, sans me plaindre ; car, secrètement, je l’admirais et me trouvais méprisable. C’est lui qui faisait preuve d’une liberté sublime et moi de bassesse ; il était lui-même et j’étais un vendu. Il resta une semaine dans l’entreprise ; moi, on me garda un an. Grâce à lui, j’avais donné l’impression d’aller vite.

 
P.S. Cet article, c’est environ cinq heures d’écriture, de peaufinage et de corrections, sans compter les longues méditations en taillant la vigne et en mangeant, en me rendant au travail, et les prises de notes depuis mercredi soir (et malgré cela, je parie qu’il reste des fautes d’orthographe). Je n’ai jamais été très performant et je m’en balance, ou plutôt je m’en flatte.

 
(ajouté le 28 janvier) Pourquoi ai-je écrit que je n’étais pas performant ? Je ne le suis pas au sens aujourd’hui le plus courant, en cette époque de glorification de la productivité, de la quantité, de la rapidité…

Je suis quelqu’un de pas pressé, voilà tout. Je me souviens d’un homme que j’aimais bien dont le rythme quotidien avait été considérablement ralenti par la maladie. Il regardait, effaré, ses proches aller et venir dans tous les sens, constamment, et s’en étonnait. Il avait vécu ainsi jusqu’alors, malgré lui, emporté par les circonstances et les nécessités de la vie familiale, de la vie professionnelle, aujourd’hui. Je me suis souvent dit, après coup, qu’il fumait beaucoup en grande partie à cause de cela ; mais le tabac plus les poisons respirés dans sa profession l’ont emporté prématurément.

Le monde contemporain est ainsi, il s’agite dans tous les sens ; ou plutôt en un sens, il court droit vers sa fin épouvantable (épouvantable peut-être, si nous ne faisons rien). Il se drogue aussi, le monde, pour tenir le coup, garder le moral, et ainsi persévérer dans sa folie…

[1On me rétorquera peut-être que, par unité produite, les machines consommeront plus si elles vont moins vite. Cela se peut – mais quoi qu’il en soit j’évoque aussi une baisse du taux de mécanisation. Et j’ajoute ici que la production de nombreuses marchandises non réellement utiles à l’être humain, voire souvent carrément nuisibles, pourra assez rapidement être abandonnée.

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