Ames perdues

Rires inexpliqués

Accueil > Points de vue > Ames perdues > Rires inexpliqués

samedi 31 janvier 2009

Lu dans Le Monde daté du 31 janvier :

« Rien ne la destinait à tenir ce rôle, mais Joyce De Landsheer, 16 ans, est devenue une héroïne. […]

Vendredi 23 janvier, à Saint-Gilles, un faubourg de Dendermonde (Termonde), elle a vu comment Kim De Gelder, 20 ans, a tué trois fois, à coups de couteau. Marita, la nounou dévouée. Et puis Korneel, le bébé. Et puis Léon, un autre bébé, décédé un peu plus tard sur la table du chirurgien Marc Bosiers, à l’hôpital Saint-Blaise. Joyce a croisé le regard du jeune tueur, qu’elle décrit comme calme, lent, sans émotion. "J’avais le sentiment que mon tour était venu", dit-elle. Mais elle est parvenue à fuir et à alerter les secours, un autre bambin dans les bras.

[…]

Confrontés depuis plusieurs jours aux silences de Kim De Gelder, les proches du jeune homme, ses anciens professeurs et ses rares amis n’ont pas de réponse. Son avocat, Jaak Haentjens, commis d’office, non plus. Cet homme posé est apparemment parvenu à arracher quelques bribes de récit à son client. Il évoque les troubles psychiques d’un jeune homme qui aurait connu une grave dépression et souffrirait de "failles psychologiques très graves".

Les parents de Kim De Gelder, une infirmière et un employé de la compagnie flamande des eaux, sont retranchés dans leur villa d’Eksarde, gardée par un berger malinois et ceinte d’une clôture. Ils ont tenté de faire interner le jeune homme il y a quelques années lorsque son attitude de retrait et ses rires inexpliqués ont commencé à vraiment les inquiéter. Ils se sont heurtés aux avis contradictoires de quatre psychiatres. Le médecin de la famille a finalement conclu qu’un traitement ambulatoire suffirait à guérir ce garçon, dont l’état de santé lui semblait satisfaisant.

Thomas B., 20 ans, a été entendu pendant quatre heures par les policiers. Il était apparemment le seul véritable ami d’un jeune homme que certains avaient baptisé "Satan" dans son lycée. Essentiellement parce qu’il était toujours vêtu de noir. Thomas et d’autres ont juste décrit un gamin "un peu bizarre". Souvent souriant, jamais agressif, généralement un peu à l’écart sur les photos de classe. D’abord bon élève - en maths surtout -, le jeune Kim s’est ensuite fourvoyé dans des études d’infirmier, puis d’assistant en pharmacie. Il a finalement tout laissé tomber pour se faire embaucher comme intérimaire dans une grande surface de jardinage et de décoration, Van Remoortel.

Winny De Cock, le patron, n’a compris ni pourquoi le blondinet s’était soudain teint les cheveux en rouge, ni pourquoi il lui a annoncé sa démission, à la mi-décembre. Personne ne l’a cru lorsqu’il a annoncé qu’il partait faire "un long voyage" avec ses parents, et personne ne l’a vraiment regretté. A partir de ce moment, le jeune Kim s’est muré dans le studio à 600 euros qu’il louait, au premier étage d’un immeuble récent, dans le village de Sinaai. Dans le quartier, on peine à décrire son physique. On se souvient d’une ombre, d’un VTT. C’est là, à 15 km de Termonde, qu’il aurait échafaudé son odyssée sanglante. Il projetait, semble-t-il, de s’en prendre à deux autres crèches, armé d’une série de couteaux et d’un pistolet factice, protégé par un gilet pare-balles, les yeux maquillés de noir. Dans son petit appartement à peu près vide, on a retrouvé des coupures de presse évoquant la mort sanglante d’une septuagénaire, à Vrasene. Le procureur de Termonde affirme que Kim De Gelder est bel et bien l’homme qui l’a poignardée une dizaine de fois. Pour quelles raisons ? Mystère, toujours. Aussi épais que celui qui entoure le triple meurtre de la crèche.

A son avocat, le jeune homme dit qu’il ne se souvient de rien. Mais il ajoute que si ce qu’on lui raconte est vrai, il juge "inhumain" le sort réservé aux bébés de Termonde. »

Mystères de l’âme humaine… Si j’osais, je dirais qu’il s’est vengé, qu’il a réglé de vieux comptes… et qu’il ne le sait pas lui-même.

(Mais, puisque j’ai finalement osé et que je ne suis pas courageux, je tenterai de tempérer mon monstrueux propos avec cette citation : « Quelquefois, hasarder des réponses est seulement une manière d’éclaircir pour soi-même des questions. » [1] D’éclaircir ou de tenter d’éclaircir.)

[1Alessandro Baricco, note introductive à L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0