Peuples sans limites

Identité nationale, piège à cons

Accueil > Points de vue > Peuples sans limites > Identité nationale, piège à cons

dimanche 8 février 2009

("extrait" du 31 janvier 2009)

« Rien de plus international que la formation des identités nationales. Le paradoxe est de taille puisque l’irréductible singularité de chaque identité nationale a été le prétexte d’affrontements sanglants. Elles sont bien pourtant issues du même modèle, dont la mise au point s’est effectuée dans le cadre d’intenses échanges internationaux.

Les nations modernes ont été construites autrement que ne le racontent leurs histoires officielles. Leurs origines ne se perdent pas dans la nuit des temps, dans ces âges obscurs et héroïques que décrivent les premiers chapitres des histoires nationales. La lente constitution de territoires au hasard des conquêtes et des alliances n’est pas non plus genèse des nations : elle n’est que l’histoire tumultueuse de principautés ou de royaumes. La véritable naissance d’une nation, c’est le moment où une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver. Les premiers exemples ne sont pas antérieurs au XVIIIe siècle : pas de nation au sens moderne, c’est-à-dire politique, avant cette date. L’idée, de fait, s’inscrit dans une révolution idéologique. La nation est conçue comme une communauté large, unie par des liens qui ne sont ni la sujétion à un même souverain ni l’appartenance à une même religion ou à un même état social. Elle n’est pas déterminée par le monarque, son existence est indépendante des aléas de l’histoire dynastique ou militaire. La nation ressemble fort au Peuple de la philosophie politique, ce Peuple qui, selon les théoriciens du contrat social, peut seul conférer la légitimité du pouvoir. Mais elle est plus que cela. Le Peuple est une abstraction, la nation est vivante [1].

[…]

La nation naît d’un postulat et d’une invention. Mais elle ne vit que par l’adhésion collective à cette fiction. Les tentatives avortées sont légion. Les succès sont les fruits d’un prosélytisme soutenu qui enseigne aux individus ce qu’ils sont, leur fait devoir de s’y conformer et les incite à propager à leur tour ce savoir collectif. Le sentiment national n’est spontané que lorsqu’il a été parfaitement intériorisé ; il faut préalablement l’avoir enseigné.

[…]

La formation des nations est liée à la modernité économique et sociale. Elle accompagne la transformation des modes de production, l’élargissement des marchés, l’intensification des échanges commerciaux. Elle est contemporaine de l’apparition de nouveaux groupes sociaux. Le volontarisme conscient et militant à l’œuvre dans les élaborations identitaires montre bien cependant qu’elles ne sont pas la conséquence spontanée de bouleversements dont elles sont l’indispensable corollaire. Un espace économique n’engendre pas ipso facto un sentiment d’identité commune parmi les individus qui y participent.

Au demeurant, l’idée même de nation semble a priori aller à rebours de toute prise en compte de la modernité, puisque son principe repose sur le primat d’une communauté a-temporelle dont toute la légitimité réside dans la préservation d’un héritage. Mais c’est sans doute parce qu’elle relève du conservatisme le plus absolu, le moins contingent, que la nation s’avère une catégorie politique éminemment apte à supporter l’évolution des rapports économiques et sociaux. Tout peut changer, hormis la nation : elle est le référent rassurant qui permet l’affirmation d’une continuité en dépit de toutes les mutations. Le culte de la tradition, la célébration du patrimoine ancestral ont été un efficace contrepoids permettant aux sociétés occidentales d’effectuer des mutations radicales sans basculement dans l’anomie. La nation, parce qu’elle instaure une fraternité laïque et par conséquent une solidarité de principe entre les héritiers du même legs indivis, affirme l’existence d’un intérêt collectif [2]. Elle est un idéal et une instance protectrice, donnée pour supérieure aux solidarités résultant d’autres identités : de génération, de sexe, de religion, de statut social.

[…]

Si la pérennité de la nation réside dans le Peuple, le prince n’est qu’avatar historique ou usurpateur. Cette subversion idéologique de la légitimité prépare une évolution – et quelques révolutions – politique. »
Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, 1999.

[1Mais comment peut-elle soutenir d’un côté que la nation est une entité artificielle en construction permanente, et en même temps qu’elle est vivante, tandis que le Peuple, lui, ne le serait pas, sous prétexte qu’il est une abstraction ?

Tout abstraction qu’il est, ce concept de "peuple" englobe quelque chose qui n’est pourtant pas si mort que ça : des êtres humains vivant ensemble, subvenant communautairement aux besoins des uns et des autres (n’est-ce pas cela, au fond, l’économie ?), et ne se souciant aucunement de "frontières".

[2En fait, la Nation légitime l’Etat comme Dieu légitimait le Roi (les USA ont encore un pied dans cette précédente époque), Dieu associé à l’idée de Salut, la Nation associée à l’idée de Liberté – et dans les deux cas la soif de bonheur se trouve détournée, neutralisée. En matière de renforcement du Pouvoir, l’imagination humaine est inépuisable !

C’est pourquoi l’on crée et maintien l’existence de la Nation envers et contre tout. Qui voudra se débarrasser de l’Etat devra commencer par nier la Nation, mais évidemment pas en en inventant d’autres, comme il arrive parfois dans le sang et les larmes.

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0