Peuples sans limites

Peuples perdus

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dimanche 8 février 2009

Je lisais ces derniers temps un bouquin pourtant sans prétention sur les Balkans, eh bien l’impression qu’il m’a laissé m’a éclairé : si certaines provinces, certains Etats de là-bas sont dans une certaine mesure des créations artificielles, n’est-ce pas le cas de tous les pays, de toutes les provinces du monde ? N’est-ce pas nécessairement le cas de toutes les provinces du monde ?

On dirait que dans ces contrées des imbéciles ont pris le pouvoir pour tenter de rendre concrètes des choses abstraites : des "pays", des "nations". Ces tristes leaders ont compris de travers ce qu’on leur a enseigné quand ils étaient petits. On ne devrait jamais parler de Nations aux enfants et ne pas leur parler non plus n’importe comment de leur "pays" - leur petit coin du monde où, par exemple, l’on mange parfois, l’été, des galettes de sarrasin trempées en petits morceaux dans un bol plein d’un mélange d’eau et de vin [1]. D’ailleurs il n’y a pas du tout besoin d’en parler : son pays, on y vit, il nous pénètre, voilà tout ; tout le reste n’est que mensonge !

Le lien de chacun avec un pays est donc plus ou moins fort selon ce qu’il y vit (ou y a vécu). Dans une bien moindre mesure, la force de ce lien dépend aussi de ce qu’il est pour les parents et grands-parents.

Bon, il est cependant agréable et même nécessaire de parler de son pays pour dire combien on l’aime. J’ai fait l’année dernière un long voyage, pour la première fois de ma vie. Deux mois et demie dans des contrées lointaines et inconnues. A mon retour j’ai atterri à l’aéroport de Londres puis j’ai rejoins Le Havre via Portsmouth. Eh bien c’est en regardant les paysages entre Heathrow et Portsmouth que je me suis senti de retour chez moi, alors que je n’avais encore jamais mis les pieds dans ces coins-là !

Voilà ce que j’ai à dire de mon pays, sur la manière dont je ressens mon pays : ce que font à mon cœur les paysages bocager, les galettes de blé noir, un chemin creux jadis remplis de primevères, les chênes et les châtaigniers, et les vieux murs en pierres déglingués (mais pas en granit, les murs, pas chez moi). Et puis quelques chansons…

Tout le reste n’est que mensonge.

Le reste ? les frontières, la Nation et tout ce que l’on chante à leur sujet.

Oui, Quant les hommes de pouvoir eurent dessiné les frontières, ils les trouvèrent vides et ils entreprirent donc d’y mettre quelque chose, un contenu. En France, ce fut la Nation, avec son mythe fondateur : la Révolution. Vous me direz "la Révolution française n’est pas un mythe !". Non, mais la représentation qu’on en fait en est bel et bien un, elle. De même l’Occident de la seconde moitie du XXe siècle a son mythe fondateur : la Libération. Dans les deux cas, le parti de la liberté a vaincu la tyrannie. L’homme, bien entendu, est toujours exploité par l’homme, et à l’occasion on le fait taire par la force, tout comme avant, mais bon…

En d’autres temps les mythes racontaient comment avait été vaincu le dragon, aujourd’hui c’est la tyrannie…

Avec ces créations et leurs mythes, il y a évidement les exclus, ceux qui n’en sont pas et ne sauraient en être. C’est bien là l’ennui, enfin l’un des ennuis…

La fameuse "aspiration des peuples à l’indépendance" est sans objet. L’appartenance ou non de la Loire-Atlantique à la région Bretagne n’a pas d’incidence sur la galette de sarrasin, l’industrie capitaliste si. « Les peuples disposent-ils d’eux-mêmes ? », demande Le Monde Diplomatique d’octobre dernier. D’eux-mêmes ou de territoires pour leurs maîtres ? Peuples perdus qui confondent leurs maîtres avec la liberté, vivent et meurent pour eux croyant vivre ou mourir pour elle. (à cause de la soif universelle d’une famille, d’un père, et à cause de la tendance à transformer en chose concrète ce qui n’est au départ qu’une abstraction et devrait le rester : le peuple). En Israël le Hamas brandit Dieu, le Fatah la Nation, le Likoud et le Kadima brandissent, eux, la force et une mixture de Peuple Elu, de Nation et de Shoah. Tous ils apportent un immense problème en guise de solution ! Pauvre Jérusalem !

Jadis les rois étaient l’incarnation concrète d’un pouvoir central et le clergé s’occupait du troupeau. Palais et cathédrales imposaient à tous, par leurs dimensions et leur splendeur, le respect. Aujourd’hui au contraire la Nation idéalise le pouvoir central, et si parfois un président l’incarne encore, ce n’est que par une bizarre résurgence du passé. La science et les mass-media s’occupent du troupeau. Et c’est la puissance technologique qui impose le respect. Et, comme jadis le clergé, la technologie étend aujourd’hui de profondes racines dans le peuple. Elle règne au dessus de lui par la peur et la fascination mais en même temps elle ne vit que par lui, grâce à lui.

S’il existe encore, en ce monde nouveau, des communautés, ce sont des communautés sans territoires [2]. C’est peut-être une chance ! De là où elles sont elles peuvent empoisonner la technologie, dévitaliser la puissance technologique.

[1Je tiens à préciser qu’il s’agit d’un souvenir personnel, et d’un très bon souvenir, parce qu’une fois, alors que je venais de faire ce récit à un ami, il m’a répondu "Arrête avec tes histoires de pauvres !" ou quelque chose comme cela à propos de misérabilisme ! On ne peut plus vexant !

[2(note du 15 février) Là, je me suis beaucoup avancé, c’est certainement faux ! J’avais en tête un bout de la réalité et j’oubliais un autre bout.
Quant à ce que je dis à propos de technologie, vous vous demandez peut-être ce que j’ai derrière la tête. Eh bien je n’ai rien du tout derrière la tête : le reste du texte a été médité quelques jours avant d’être écrit mais la fin m’est venu sur le coup comme une suite naturelle qui s’est imposée à moi, c’est tout.

 
 
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