Pour qui l’on travaille

De l’usage de la violence en politique

Accueil > Points de vue > Pour qui l’on travaille > De l’usage de la violence en politique

dimanche 23 novembre 2008

Sun Tse (5e siècle avant J-C) fut parait-il un jour mis à l’épreuve par le Roi de Ou à qui il prétendait être capable de former n’importe qui à l’art de la guerre.

« Le Roi, que les divertissements ordinaires de la Cour n’amusaient plus guère dans les circonstances où il se trouvait alors, profita de cette occasion pour s’en procurer d’un nouveau genre. Qu’on m’amène ici, dit-il, cent quatre-vingts de mes femmes. Il fut obéi, et les princesses parurent. Parmi elles il y en avait deux en particulier que le Roi aimait tendrement ; elles furent mises à la tête des autres. Nous verrons, dit le Roi en souriant, nous verrons, Sun Tse, si vous nous tiendrez parole. Je vous constitue Général de ces nouvelles troupes.

[…]

Le Roi s’étant retiré dans un appartement intérieur, le Guerrier ne pensa plus qu’à exécuter sa commission. Il demanda des armes et tout l’équipage militaire pour ses soldats de nouvelle création ; et en attendant que tout fût prêt, il conduisit sa troupe dans une des cours du palais, qui lui parut la plus propre pour son dessein.

On ne fut pas longtemps sans lui apporter ce qu’il avait demandé. Sun Tse, adressant la parole aux favorites : Vous voilà, leur dit-il, sous ma direction et sous mes ordres ; vous devez m’écouter attentivement, et m’obéir dans tout ce que je vous commanderai. C’est la première et la plus essentielle des lois militaires : gardez-vous bien de l’enfreindre. Je veux que dès demain vous fassiez l’exercice devant le Roi, et je compte que vous vous en acquitterez exactement.

Après ces mots il les ceignit du baudrier, leur mit une pique à la main, les partagea en deux bandes, et mit à la tête de chacune une des Princesses favorites. Cet arrangement étant fait, il commence ses instructions en ces termes : Distinguez-vous bien votre poitrine d’avec votre dos, et votre main droite d’avec votre main gauche ? Répondez. Quelques éclats de rire furent toute la réponse qu’on lui donna d’abord. Mais comme il gardait le silence et tout son sérieux ; oui, sans doute, lui répondirent ensuite les Concubines d’une commune voix. Cela étant, reprit Sun Tse, retenez bien ce que je vais dire.

Lorsque le tambour ne frappera qu’un seul coup, vous resterez comme vous vous trouvez actuellement, ne faisant attention qu’à ce qui est devant votre poitrine.

Quand le tambour frappera deux coups, il faut vous tourner de façon que votre poitrine soit dans l’endroit où était ci-devant votre main droite.

Si au lieu de deux coups vous en entendiez trois, il faudrait vous tourner de sorte que votre poitrine fût précisément dans l’endroit où était auparavant votre main gauche.

Mais lorsque le tambour frappera quatre coups, il faut que vous vous tourniez de façon que votre poitrine se trouve où était votre dos, et votre dos où était votre poitrine.

[…]

Avez-vous bien compris ce que j’ai voulu dire ? S’il vous reste quelque difficulté, vous n’avez qu’à me la proposer, je tâcherai de vous satisfaire. Nous sommes au fait, répondirent les Dames.

Cela étant, reprit Sun Tse, je vais commencer. N’oubliez pas que le son du tambour vous tient lieu de la voix du Général, puisque c’est par lui qu’il vous donne ses ordres.

Après cette instruction répétée trois fois, Sun Tse rangea de nouveau sa petite armée ; après quoi il fait frapper un coup de tambour. A ce bruit toutes les Princesses se mirent à rire : il fait frapper deux coups, elles rirent encore plus fort. Le Général, sans perdre son sérieux, leur adressa la parole en ces termes : Il peut se faire que je ne me sois pas assez clairement expliqué dans l’instruction que je vous ai donnée. Si cela est, je suis en faute ; je vais tâcher de la réparer en vous parlant d’une manière qui soit plus à votre portée (et sur-le-champ il leur répéta jusqu’à trois fois la même façon en d’autres termes) ; puis, nous verrons, ajouta-t-il, si je serai mieux obéi.

Il fait frapper un coup de tambour, il en fait frapper deux. A son air grave, et à la vue de l’appareil bizarre où elles se trouvaient, les Dames oublièrent qu’il fallait obéir. Après s’être fait quelques moments de violence pour arrêter le rire qui les suffoquait, elles le laissèrent enfin échapper par des éclats immodérés.

Sun Tse ne se déconcerta point ; mais du même ton dont il leur avait parlé auparavant, il leur dit : Si je ne m’étais pas bien expliqué, ou que vous ne m’eussiez pas assuré, d’une commune voix, que vous compreniez ce que je voulais dire, vous ne seriez point coupable ; mais je vous ai parlé clairement, comme vous l’avez avoué vous-mêmes. Pourquoi n’avez-vous pas obéi ? Vous méritez punition, et une punition militaire. Parmi les Gens de Guerre, quiconque n’obéit pas aux ordres de son Général, mérite la mort : vous mourrez donc.

Après ce court préambule, Sun Tse ordonna à celles des femmes qui formaient les deux rangs de tuer les deux qui étaient à leur tête. A l’instant, un de ceux qui était préposés pour la garde des femmes, voyant bien que le Guerrier n’entendait pas raillerie, se détache pour aller avertir le Roi de ce qui se passait. […]

Le Général écouta avec respect les paroles qu’on lui portait de la part du Roi ; mais il ne déféra pas pour cela à ses volontés. Allez dire au Roi, répondit-il, que Sun Tse le croit trop raisonnable et trop juste pour penser qu’il ait sitôt changé de sentiment, et qu’il veuille véritablement être obéi dans ce que vous venez annoncer de sa part. Le Prince fait la loi, il ne saurait donner des ordres qui avilissent la dignité dont il m’a revêtu. Il m’a chargé de dresser aux exercices des armes cent quatre-vingts de ses Femmes, il m’a constitué leur Général ; c’est à moi à faire le reste. Elles m’ont désobéi, elles mourront.

A peine eut-il prononcé ces derniers mots qu’il tire son sabre et, du même sang-froid qu’il avait témoigné jusqu’alors, il abat la tête aux deux qui commandaient les autres. Aussitôt il en met deux autres à leur place, fait battre les différent coups de tambour dont il était convenu avec sa troupe ; et, comme si ces femmes eussent fait toute leur vie le métier de la guerre, elles se tournèrent en silence et toujours à propos.

Sun Tse adressant la parole à l’Envoyé : Allez avertir le Roi, lui dit-il, que ses Femmes savent faire l’exercice ; que je puis les mener à la guerre, leur faire affronter toute sorte de périls, et les faire passer même au travers de l’eau et du feu. » [1]

Des ordres simples et sans signification mais faciles à comprendre, des objectifs tenus dans la plus complète obscurité, et puis la terreur par le meurtre, l’emprisonnement, l’empoisonnement, la privation de moyen de subsistance… c’est ainsi que l’on mène les troupes du capitalisme industriel [2]. C’est cela le terrorisme, négation de la démocratie.

C’est la principale forme de violence que l’on rencontre en politique. Il en est une autre, beaucoup plus modérée, celle a laquelle a recours le peuple à force de ne pas être entendu, à force d’être méprisé et exploité, c’est le sabotage [3]. C’est ainsi que les grévistes ont l’habitude de bloquer des voies de communications, des "unités de production", des écoles… Mais le peuple est tellement associé à sa fonction au sein de l’organisation industrielle qu’il s’abstient, le plus souvent, d’infliger de gros dégâts matériels.

Si ces petites violences-là sont le plus souvent collectives, elles sont parfois individuelles ou le fait d’un petit groupe. Et si les actes de terrorismes sont effectués le plus souvent par de petits commandos, il arrive aussi que ce soit le fait d’une nation entière. Ce n’est en tout cas pas le nombre d’exécutants qui permet de qualifier une action "violente" de terrorisme, ni sa nature d’apparence clandestine ou publique.

Alors, madame la ministre de l’intérieur, n’accusez pas de terrorisme n’importe qui, d’autant que le sabotage de quelques caténaires [4] met bien moins en danger les personnes que de nombreuses actions perpétrées quotidiennement par la plupart d’entre-nous et pour lesquelles nous sommes rémunérés. Cherchez-vous donc à créer un précédent qui vous permettrait par la suite de poursuivre pour "terrorisme" tout manifestant ou gréviste un peu trop gênant ? C’est la question que je me pose…


Les Sentiers de la gloire 3/6 (la suite est ici, le début )

 

(A mes yeux, le seul tort de ces accusés-là – ceux du film ci-dessus – c’est de ne s’être pas même révoltés avant. Et je dirai la même chose des condamnés du World Trade Center ; dans les deux cas l’obéissance entraîna bien plus de cadavres que la révolte n’en aurait entraîné)

Le plus bel exemple à suivre : celui des femmes du Roi de Ou, lorsqu’elles se mirent à rire. Evidemment, elles n’auraient pas dû en rester-là.

P.-S.

(le 27 décembre 2015) Encore faut-il savoir contre qui, ou plutôt contre quoi, se révolter. C’est un préalable, entre autres, au choix des moyens. Lorsqu’on aura bien reconnu qu’il s’agit de se révolter contre quelque chose – une culture, des habitudes, des routines, des institutions… –, il apparaîtra clairement que la violence contre des personnes ne sert généralement pas (mais peut malheureusement être utile ponctuellement, sans doute, dans des situations bien particulières ; la non-violence consistera alors à s’en tenir à la détention – il s’agit de mettre hors d’état de nuire).

La première grande difficulté vient de ce que ces choses contre quoi nous luttons nous imprègnent nous-mêmes, souvent ; nous-mêmes comme les autres. Il faut chercher à se dégager de la chose combattue et à en dégager les autres. Si les femmes du Roi de Ou n’avaient cessé de rire (supposons que la légende soit vraie), quelques autres seraient mortes, sans doute, mais il serait arrivé un moment où le général aurait cherché une autre méthode, ou bien où lui-même aurait été arrêté (ou exécuté). Le plus dur à avaler, dans les méthodes non-violentes, c’est que les victimes (blessées, emprisonnées, tuées…) sont toutes du côté des insurgés. Le nombre des victimes et la durée pendant laquelle il croîtra dépendent entièrement du degré de certitude et de la cohésion des défenseurs de l’ordre établi (chefs et exécutants). Idéalement, il faut que le Roi de Ou et son général doutent eux-mêmes de ce qu’ils font, qu’ils en perçoivent eux-mêmes le côté risible et absurde. En somme, idéalement, le Roi de Ou et son général doivent être considérés comme de potentiels alliés, non comme des ennemis. Derrière le roi et le général se cachent deux êtres encore humains.

En usant de la violence, les cadavres sont des deux côtés, mais si le combat est prématuré, c’est-à-dire si les défenseurs de l’ordre établi sont, dans l’ensemble, sûrs d’eux, alors l’issue (mauvaise) est la même que ce soit en agissant avec violence ou avec non-violence, sauf qu’avec les méthodes violentes, au final, les victimes sont plus nombreuses.

Aujourd’hui, il y a des gens qui doutent même au sein des élites, peut-être même dans des proportions plus grandes que parmi les gens ordinaires. Mais, bien entendu, ils sont à l’écart des pouvoirs, marginalisés.

[1Vie de Sun Tse, d’après Se-Ma Ts’ien (vers 100 av. J.-C.), in Sun Tse, les treize articles sur l’art de la guerre, Librairie l’impensé radical, Paris, 1978.

[2Je sais, il paraît que nous sommes aujourd’hui sous le règne d’un capitalisme financier plutôt qu’industriel. C’est bizarre… si je comprends bien, la fumée que j’aperçois au loin s’échapper d’une usine, c’est des dollars que l’on brûle ? (je l’ai dit ailleurs – voir "Cadences infernales ? non, juste capitalistes" –, je suis nul en économie !)

[3(ajouté le 27/12/2015) Mais, dans la mesure où il ne vise pas quelqu’un – le propriétaire ou le responsable du matériel visé, par exemple –, et dans la mesure où personne ne peut se sentir personnellement visé par lui, le sabotage n’est pas une violence.

[4Pour tout soutien aux inculpés, il existe cette adresse : soutien aux inculpés du 11 novembre.

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0