Rupture

Opposition accréditée et propagande

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samedi 10 février 2007

Je parlais l’autre jour (dans "de demos, peuple") d’opposition accréditée. Comment une opposition (au capitalisme industriel) pourrait-elle être accréditée par son adversaire ? Si l’opposition ne porte pas sur l’essentiel et si elle apporte quelque chose de positif absent du fonctionnement normal de la société contemporaine, alors il faut plutôt se poser la question : comment pourrait-elle ne pas être accréditée ? parce qu’alors elle peut jouer le rôle de soupape, de régulateur de l’opinion publique.
C’est typiquement le cas des promoteurs du "commerce équitable" : ils donnent un visage humain à l’économie marchande, un supplément d’âme aux supermarchés, et cela sans remettre en cause quoi que ce soit de fondamental. Pire, ce sont des producteurs de bonne conscience, qu’ils livrent directement aux consommateurs pour un prix, ma foi, fort raisonnable.
Mais ils dépannent quelques pauvres paysans et artisans dans les pays exotiques.

Moins typique, plus complexe mais tout aussi divertissant (pardon à certains de mes amis qui en font parti), tout aussi divertissant est le cas des partisans de la décroissance, d’un certain nombre d’entre eux tout au moins. Ce qu’ils apportent au monde ne se situe pas sur le plan de l’équité, non ; ce qui les a fait bouger, ce ne sont pas les famines et les guerres que les rivalités des pays riches entretiennent dans les pays pauvres ou, disons, subalternes – je pense ici en particulier au Proche et au Moyen-Orient – ce ne sont même pas les catastrophes déjà survenues dans ces régions, mais ce sont les catastrophes à venir dans les nôtres, chez nous. Oui, une partie non négligeable des militants de la décroissance se préoccupent avant tout de la planète, de l’endroit où ils habitent ; ils s’inquiètent beaucoup moins de notre responsabilité à nous tous, riches occidentaux, dans la situation humaine désastreuse qui règne sur les deux-tiers du globe. Au point qu’ils se soucient déjà des dangers de la croissance économique dans les pays non développés, lorsqu’elle existe, comme s’il était décent de mettre cela à l’ordre du jour.
Ce problème est surtout mis en avant par l’écologie officielle, c’est vrai et on comprend pourquoi ; ce qui met bien en évidence le fait qu’une partie de la mouvance pour la décroissance est en phase avec cette écologie capitaliste.

Non, ces militants là n’apportent pas un supplément d’âme, mais leur contribution à la propagande officielle. Ce sont les risques environnementaux qui les ont fait bouger ; leur critique est comme l’écho de la propagande ennemi (et inversement). Même s’ils vont beaucoup plus loin en s’opposant radicalement à la notion de "développement durable", au point que leur analyse se hisse parfois jusqu’à la remise en cause de l’essence même de notre civilisation.
Ils ne peuvent donc être accrédités que dans la mesure où leurs actions ne sont pas à craindre et où cette critique reste cantonnée à une sphère réduite d’intellectuels et de militants chevronnés. Et qu’observons-nous ? des processions dans les campagnes baptisées "marches de la décroissance", des démarches individuelles de renoncement aux marchandises, de démécanisation de la vie quotidienne… des gens qui s’opposent surtout individuellement et en tant que consommateurs (ils ne peuvent pas tous se faire berger, paludier ou tailleur de pierres ; et puis même, se serait une bonne chose pour le spectacle).

Il y a, c’est vrai, les casseurs de pub, une version collective de l’opposition en tant que consommateurs. Or nous vivons dans une société de production avant de vivre dans une société de consommation (je me le répète chaque matin pendant mes périodes de travail).
En somme, voilà des gens peu dangereux tant que leurs actions sont isolées, mais peu accréditables dans la mesure où les lois ne les arrêtent pas.

Il y a encore les anti-OGM. Ceux-là agissent sur le terrain de la production, mais de telle manière qu’on se demande parfois s’ils s’attaquent à la science ou aux industriels de l’agroalimentaire. Et malheureusement leurs revendications comme leurs actions se cantonnent à un seul secteur, alors que dans tous les domaines de la production se trouvent des choses équivalentes aux OGM. Et aussi dans les domaines culturels, j’en ai peur. Peut-être alors faut-il attendre que dans tous les secteurs des hommes se soulèvent de la même façon contre les produits et les usages imposés dans leur profession. Et que tous ces hommes et femmes – que je ne réduirais pas ici, malgré l’usage, à des "travailleurs" – que tous ces hommes et femmes s’aperçoivent qu’ils ont un seul et même ennemi : l’économie industrielle marchande et son sacro-saint Développement. Ou plutôt deux ennemis, il y a là deux ennemis : l’intérêt personnel que poursuivent des êtres sans scrupules encouragés par l’idéologie de la compétition, et le principe du développement économique comme source unique de bien-être.
Malgré tout, les anti-OGM constituent une engeance bien peu accréditable. Quoique…

J’en passe et des meilleurs, la galaxie des pro-décroissance est bien plus riche encore, et je la connais en fait très peu. Mais s’il fallait attendre d’avoir la science infuse pour parler, le monde serait bien silencieux. Et bien triste.

J’en entends d’ici dire « mais pour qui se prend-il celui-là, il est tranquillement assis derrière son bureau IKEA à pianoter sur son ordinateur dévoreur d’énergie, et se moque des gens courageux qui agissent ». A vrai dire je me fais la même réflexion, et j’espère sincèrement avoir noirci le tableau du militantisme ; je suis l’exemple de Bounan, je schématise, peut-être à outrance.

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