Rupture

Pour un maraîchage heureux

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jeudi 22 février 2007

Ceux qui ont lu mes précédents textes le savent déjà, je ne suis pas un amoureux du travail. Michel Bounan non plus, qui identifie les débuts de la civilisation, l’invention du travail, et notre sortie du "Paradis Terrestre". Mais qu’est-ce donc que ce travail après lequel courent tous ceux qui n’en ont pas, et même bien d’autres qui pourtant en ont déjà ?
Je n’ai pas une grande expérience de la chose, mais j’ai en revanche une assez considérable expérience de la grasse matinée et des promenades méditatives, une pratique conséquente du jardinage, du bricolage tranquille, et surtout de la lecture. J’ai connu – pas autant que je le souhaitais – les longues conversations, les petits débats amicaux autour d’une table. Et depuis quelques temps je goûte aux joies de la danse et du chant. Je pense donc être en mesure de comparer la journée de travail à autre chose, par exemple à la vie.

Je me souviens de matinées de travail qui commençaient à 7h30 au bout des rangs de navets, dans une petite exploitation maraîchère, pour se terminer à 12h30 au milieu des rangs. Avec un travail intensif, sans la moindre trêve pendant cinq heures. Avec aussi le calme de la campagne, pas de bruits de moteurs, pas de couloirs et de néons sinistres, pas de bruits métalliques, mais la lumière du jour, les nuages, l’eau qui coure, le vent, les coteaux… et l’impossibilité d’en jouir un instant. On en vient à regretter ces sinistres couloirs qui souvent accueillent, quand même, une machine à café. Une nature aménagée en usine où nous sommes à genoux, avec une quasi interdiction de se redresser, de lever la tête pour regarder ce qui se passe tout autour, pour observer et rêver, pour penser…
Cinq heures de gestes mécaniques, cinq heures sans paroles à part de rares plaisanteries, d’un niveau d’ailleurs consternant, télévisuel – et comment en serait-il autrement de la part de gens qui passent tout ce temps ensemble sans se parler, guidés seulement par le rendement ? « Le travail est bon à l’homme, disait Anatole France, il le distrait de sa propre vie. »

Nous étions au printemps d’une année électorale (2002), tous ces "travailleurs" – et pourtant hommes et femmes également, je crois – tous ces ouvriers ainsi que le couple de patrons allaient bientôt voter. Nul doute que leur grande habitude du débat, acquise dans d’interminables palabres au milieu des champs, leur aura permis de choisir avec discernement le bout de papier qu’ils auront mis dans l’urne. Que serait la démocratie si elle n’avait d’existence que certains dimanches, si le débat entre les citoyens [i] [1] n’étaient pas permanent ? on se le demande…
Il y a un temps pour tout, ai-je entendu dire quelquefois. Un temps pour le travail, un temps pour les loisirs, un temps pour la famille, un temps pour la République. Cette organisation très technicienne de la vie humaine l’émiette, la réduit, en un mot : la mécanise.
Les idées vous viennent inspirées par la vie que vous menez. Ne pas les partager sur le moment, ne pas les mettre en discussion, les met en danger de perdition. Enoncées plus tard ou ailleurs, elles pourront être incomprises par des gens n’ayant pas vécu la même chose ou ne l’ayant pas remarqué et gardé en mémoire. A l’école, déjà – en tout cas dans les années soixante/soixante-dix – il fallait tantôt répondre, tantôt ne pas "répondre". Ne parler que lorsqu’on vous pose une question, se taire sinon ; c’est bien ainsi que fonctionne notre pseudo-démocratie. Nous sommes des citoyens-enfants. L’intelligence n’est pourtant guère l’art de répondre aux questions que l’on vous pose, cet art qui dispense d’observer car il suffit d’écouter le maître… ou le sondeur, par exemple. Devenir l’être humain qui regarde et écoute le monde, et qui parle, et qui fait le monde, c’est devenir l’être intelligent qui sait se poser lui-même les questions pertinentes. Et le rang de navet est un lieu propice à cela, autant qu’un autre : c’est un lieu de vie.
C’est un lieu de vie, puisqu’il faut bien ramasser les navets. Pourquoi le rire et les amours devraient-ils être cantonnés à une sphère loisirs, les débats à une sphère culture, les décisions politiques aux dimanches électoraux ? Faut-il s’abrutir pour quelques légumes, mourir un peu chaque jour ? Pas la peine de les manger, alors ! La société industrielle nous a assigné des rôles de machines, mais nous n’en sommes point. Nous ne mangeons pas les légumes dans le but de les ramasser.

Pourquoi le rire et les amours devraient-ils être cantonnés à une sphère loisirs ? pour l’offre marchande que cette sphère permet. « Soyez sérieux dans les navets et nous vous ferons rêver et rire dans des lieux paradisiaques… ou devant votre téléviseur. Nous vous dirons également ce qu’il faut penser de toutes choses, avec nos livres, nos feuilletons, et nos débats télévisés ». Le monde industriel est très bien organisé.

 
Mais revenons à nos crucifères. Après les cinq heures de la matinée il y avait une heure trente prévue pour le déjeuner. Moins le temps qu’il faut pour regagner sa voiture et quitter son équipement de travail, et vice-versa, il reste une heure, et il faut encore conduire sur des kilomètres, à moins de pique-niquer sur place – cela se fait. Exit la table familiale ou amicale où l’on peut débattre. Mais alors, où sont les lieux de la démocratie ? Je n’ai pas vu d’arbre à palabres chez mon maraîcher, sous lequel on pourrait déjeuner en plaisantant et en débattant, et dans le bourg du coin la place de l’église ne sert pas d’agora, ni même les cafés – devenus rares – et même pas le dimanche, ou si peu, si exceptionnellement !
L’après-midi dure trois heures trente, toujours sans répit, et puis on recommence le lendemain. Alors, le débat est-il reporté au soir, dans de passionnantes réunions entre "travailleurs" ? J’en doute. Et quand par hasard cela arrive malgré tout, alors le moins travailleur de la bande risque fort d’avoir l’avantage, s’il n’est pas aussi le plus buveur (et encore !) : le pauvre maraîcher est fatigué, et puis il a dans la tête essentiellement des navets, des milliers de navets. Gloire aux travailleurs et vive la République !

Mais qu’est-ce qu’il pourrait bien se dire dans ces rangs de navets, si l’on en prenait le temps ? eh bien, par exemple, qu’il est ridicule de se crever ainsi cinq heures durant alors qu’il y a tant de gens au chômage ; pourquoi ne faisons nous pas du maraîchage à temps partiel avec un salaire horaire revalorisé, impossibilité économique ? Il y a tant de prétendues impossibilités qui se sont révélées possibles. Il y a peut-être une impossibilité capitaliste, ça n’est pas la même chose.
Ah, les fameuses lois de l’économie ! Cela se respecte comme une loi religieuse. C’est du même tonneau. On ne peut vous payer plus cher sans que tout s’écroule, cela est indubitable. Et tout le monde fait comme s’il ignorait cette évidence : que le commerce s’est affranchi il y a bien longtemps des lois toutes bêtes de l’offre et de la demande pour imposer sa croissance.

Je n’ai rien contre le maraîchage, je suis même, en quelque sorte, pour un maraîchage heureux. D’ailleurs, plus que le temps partiel, l’important est le temps heureux : que l’on chante dans les rangs de navets, que l’on rit et, surtout, que l’on parle ! Qu’importe le rendement, il y a assez de mains pour faire le travail. Hélas, beaucoup semblent penser que parler, c’est user le soleil pour rien, comme le chat qui se prélasse sur la terrasse.

Je me souviens tout de même de lieux de travail différents. D’un patron qui amenait le café au milieu de la matinée, quand nous vendangions ses vignes. D’un autre encore, viticulteur également, qui, lui, servait le casse-croûte complet : de l’excellente charcuterie et du vin, mais c’était il y a trente ans.
Le patron au café entamait souvent lui-même la conversation, qui pouvait durer longtemps, en ralentissant la cadence. Ca n’était pas un travailleur, ce patron-là, c’était un homme… pourtant pas plus fauché que le patron aux navets.

 
J’avais longtemps pensé que le propre de l’homme était le langage, jusqu’à ce que les savants m’apprennent que de nombreuses espèces animales en avaient aussi au moins des rudiments. Je me suis alors dit que le propre de l’homme était la faculté de réfléchir et de débattre de sa propre vie. Mais alors, où sont les hommes ? Parmi l’élite intellectuelle ? non, sans rire ?

[iCitoyen, tiens ! voilà un mot qui paraît bien oublié, surtout si l’on examine son usage en regard de celui de travailleur.

[1(note ajoutée le 15 mars) "Citoyen", un mot oublié ?
Pas exactement. Il est, par exemple, utilisé à plusieurs reprises dans l’éditorial du dernier bulletin municipal de ma commune (et, je parie, dans bien d’autres).

Dans le titre, déjà : « La citoyenneté : AUUR DE LA SOCIETE »
Jusque là, rien à dire.

Ensuite, au 1er paragraphe : « Participer au recensement, c’est être citoyen. Mais au fond, qu’est-ce que la citoyenneté ? »
Oui, heureusement qu’il pose cette question, comme pour devancer le lecteur un peu surpris par la phrase précédente.

2nd paragraphe : « Il est certain que la citoyenneté est en premier lieu un statut juridique.Le citoyen possède différents types de droits (civils, politiques, sociaux) mais doit aussi remplir des obligations (respecter les lois, payer ses impôts, s’informer…). »
Les droits politiques ne seraient donc plus qu’un aspect parmi d’autres du statut de "citoyen", et il ne vaudrait pas la peine de s’étendre sur ce sujet !

3e paragraphe : « Par ailleurs, se pose également la question d’une attitude citoyenne dans la vie quotidienne. En effet, aujourd’hui, la citoyenneté se définit aussi comme une participation à la vie de la cité, à la vie publique locale où chacun y est libre d’agir. Par exemple, chaque citoyen peut adhérer à une association, participer aux animations locales ou encore venir en aide aux plus démunis et ainsi, à sa manière, tenter de faire évoluer la société dans laquelle il vit. »
Pourquoi "par ailleurs" ? Nous y sommes, là, dans le politique, dans l’exercice des droits politiques ! ou j’ai mal compris, c’est possible aussi…

Je passe sur le 4e paragraphe. Au 5e :
« L’attitude individuelle des citoyens est importante. Les comportements de civisme sont pour beaucoup dans le caractère apaisé d’une commune. »
Ben, ils ne seraient pas citoyens que leur attitude individuelle seraient tout aussi importante !

7e et 8e paragraphes : « Au-delà de l’aspect juridique et des rôles sociaux qui se réfèrent à la citoyenneté, celle-ci se définit aussi par des valeurs. On peut en évoquer au moins trois. La civilité : il s’agit d’une attitude de respect, […] Le civisme : il consiste, à titre individuelle, à respecter et à faire respecter les lois et les règles en vigueur, mais aussi à avoir conscience de ses devoirs envers la société […] la solidarité. […]
Ces trois valeurs donnent à la citoyenneté tout son sens en ne la limitant pas uniquement à l’exercice des droits civils et politiques. »

Bref, le citoyen que l’on aime, que l’on encourage, est le citoyen de la vie quotidienne, à tel point que l’on amalgame les qualités simplement humaines aux qualités proprement politiques du citoyen. Et dans les discours "politiques", on préfère évoquer le travailleur, le consommateur, l’habitant, le parents, etc. On le découpe, le citoyen, en petit morceaux… et voilà pourquoi il se tait.

 
 
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