Peuples sans limites

Notre pulsion guerrière nous mènerait au meilleur des mondes ?

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samedi 25 juillet 2009

A propos des guerres et, plus généralement, des violences collectives, un point de vue vraiment étonnant – mais très intéressant – est paru en 2005 dans un ouvrage collectif sur "la psychologie de la violence" (1). J’en ai pris connaissance cette semaine dans une version remaniée parue en mai 2008 dans "Le journal des psychologues". Ce texte est également disponible sur le site de son auteur : LE TERRORISME DU XXIe SIECLE OU LA PRIVATISATION DE LA VIOLENCE COLLECTIVE, par Guillaume le FOYER de COSTIL, Avocat.

En voici de larges extraits, qui m’ont d’abord scandalisé :

« Les sociétés humaines sont nées d’un mécanisme de sélection naturelle qui a permis la survie du plus fort au détriment du plus faible et l’asservissement du vaincu par le vainqueur, au terme de luttes congénitalement fratricides, dans lesquelles la meilleure organisation sociale l’emporte sur la plus faible.

Cette histoire a connu son apogée au début du XXe siècle et permis le développement des sociétés modernes au détriment des peuples colonisés, sans qu’aucune voix ne s’élève sérieusement contre l’expression de ce phénomène éminemment naturel dont dépendait jusqu’ici la survie de l’espèce.

Ce mécanisme s’est déréglé au cours de la Première Guerre mondiale. Loin de permettre l’émergence d’une nation ou d’une collectivité supérieure à une autre, la guerre a conduit l’homme occidental vers de telles souffrances que la violence étatique officielle et organisée a commencé à perdre de son crédit.

Le cortège de malheurs qui a suivi le second conflit mondial, même s’il a permis l’accomplissement de très grands progrès techniques par la suite, a ancré l’humanité dans la conviction que la guerre était devenue mauvaise et qu’il convenait d’en limiter l’expression.

Ce mouvement a connu un retournement particulier avec l’apparition de la dissuasion nucléaire qui a clos d’un point les hostilités et banni une fois pour toutes du langage officiel le soutien ouvert à des guerres de suprématie.

Les conflits armés que l’Occident a menés depuis n’ont été, jusqu’ici, que des opérations de "maintien de l’ordre", d’assistance donnée à des pays prétendument opprimés ou d’éradication par des guerres étrangères de menées terroristes ; toutes les opérations militaires menées par l’Occident depuis la Seconde Guerre mondiale l’ont été dans un dessein apparemment défensif ou policier la guerre semble morte, elle a en tout cas perdu le droit de se nommer telle.

Dans le même temps sont apparues les institutions internationales, composées en premier lieu de traités bilatéraux, puis multilatéraux. La Société des nations de l’entre-deux guerres n’a échoué que parce qu’elle constituait une initiative prématurée. L’ONU a connu une meilleure fortune, et si elle n’a pas réussi à ce jour à lever d’armée qui lui soit propre, c’est parce que le phénomène des nationalités est encore vivace.

De même que la sélection naturelle de l’être humain n’a pu se réaliser que dans la violence, le développement des nations et l’organisation des sociétés humaines ont suivi ce même processus et a eu recours de façon systématique, institutionnelle et nécessaire, à une violence radicale et officielle.

Les dernières guerres qui ont ensanglanté l’Europe (guerre des Balkans, Tchétchénie, etc.) sont restées centrées sur les nationalités, soit que des nations nouvelles se construisent au dépens d’autres collectivités, soit que d’anciennes nations aient tenté de renaître de leurs cendres en se libérant d’un joug, soit enfin que la dimension excessive de la collectivité dominante ou la trop grande variété des peuples qui la composaient en aient empêche une gestion cohérente.

Mais la violence n’apparaît véritablement légitime, au regard des critères moraux aujourd’hui en vigueur, que si elle a pour objet de préserver le statu quo ; la communauté internationale, gérée par définition par des gens raisonnables, souhaite le maintien de l’ordre juridique établi par ces derniers, sauf à ce que la mutation d’un Etat vers l’autre se fasse d’une façon démocratique.

Le divorce du couple nation/violence envisagé comme finalité est consommé : la brutalité militaire n’est acceptable que dans le cadre d’opérations de police et ne l’est plus pour des campagnes de conquête.

Les campagnes d’Irak et et du Koweit ne sont-elles plus jamais présentées que comme visant à la reconstitution d’un état antérieur ou au retour de peuples placés à tort dans une nation au détriment de leurs vraies origines ?

Ces valeurs interdisent formellement aux dirigeants des Etats belliqueux de désigner ouvertement un autre groupe comme l’objet légitime d’une violence placée sous leur autorité, de telle sorte que cette pulsion ne peut plus s’exprimer collectivement.

Cette situation prive l’homme de l’exutoire naturel de son penchant premier, celui précisément par lequel les sociétés humaines se sont construites.

L’empêcher de se battre contre ses semblables dans le cadre d’une organisation sociale, c’est comme empêcher un cheval de courir ou un chien d’aboyer.

L’entreprise morale tendrait à obtenir de cet être social le contraire de ce pourquoi il a été programmé et élevé depuis des milliers d’années. C’est pourquoi les chemins de la paix sont escarpés et difficiles.C’est aussi la raison pour laquelle se développent d’autres organisations collectives dédiées à la violence, comme les organisations terroristes.

La violence organisée a quitté la nation et s’est fixée ailleurs, dans la sphère privée des organisations secrètes et paramilitaires. Notre pulsion première s’est reconstituée sous une autre forme, qui prend place dans l’ordre du monde et remplit une véritable fonction sociale, quelle que soit l’horreur qu’elle suscite.

Erigé en phénomène de société, présenté, analysé et étudié par les historiens comme un phénomène organisé, le terrorisme international acquiert ses lettres de noblesse et voit ses manifestations rangées parmi les grandes dates de l’histoire.

On peut alors parler d’une institutionnalisation du terrorisme à laquelle va répondre, par un effet de symétrie, la mise en place officielle et tout aussi organisée des moyens de lutte contre ce que l’on présentera comme un "fléau social".

[…]

La modernité essentielle des organisations terroristes du XXIe siècle tient en réalité à leur parfaite intégration, quant aux moyens, dans le monde qu’elles prétendent détruire et à la disparition de l’idée de nation au profit de celle, plus moderne, de collectivité culturelle.

On est en présence d’une privatisation de la violence collective dans laquelle les initiatives combattantes sont prises par des groupes constitués au gré de la rencontre de personnalités fortes, sans qu’un cadre juridique soit nécessaire.

On sait que la fortune initiale du mouvement lancé par Oussama Ben Laden n’est due qu’à la sienne propre, née elle-même de la richesse pétrolière saoudienne, gérée par des établissements financiers de l’Occident.

Ces organisations mettent en place des stratégies destinées à assurer leur pérennité économique par des méthodes qui les éloignent de leur nature propre et profitent de la faiblesse congénitale des sociétés occidentales qu’induisent les libertés publiques.

[…]

La privatisation des actions terroristes va jusqu’à la franchisation des méthodes mises en place par leurs initiateurs. C’est maintenant à l’échelle planétaire et à travers les mouvances islamiques que se transmettent les méthodes de transfert de fonds et que se recrutent les acteurs de la menace.

La reconnaissance juridique du terrorisme

La consécration de ce que le terrorisme est autre chose qu’une somme d’actes criminels illégaux perpétrés successivement figure dans de nombreux textes juridiques, français et européens.

C’est ainsi que le Parlement Européen et le Conseil des ministres de l’Union ont adopté, le 26 octobre 2005, une directive "relative à la prévention de l’utilisation du système financier aux fins de blanchiment de capitaux, y compris de financement du terrorisme".

[…]

Ces textes, transposés dans le droit français, portent pourtant très gravement atteinte au secret professionnel des professions juridiques indépendantes, traditionnellement considéré comme la pierre angulaire du système occidental de protection des libertés. Il est même fait interdiction aux personnes concernées de révéler à leurs clients ou à des tiers les informations transmises à la cellule de renseignements financiers comme le fait qu’une enquête sur un éventuel blanchiment de capitaux risque d’être ouverte.

Le propos de l’Union et des Etats Membres est donc de faire de chacun des membres des professions concernées un agent de renseignements au service de la collectivité, susceptible de se trouver en état de quasi-trahison pour le cas où il affirmerait trop ouvertement son indépendance.

Ces mutations, restrictions et réorganisations ont généralement cours dans les sociétés en guerre (mise en garde des populations contre l’ennemi, aggravation des peines réprimant des actes de désertion, de trop grande indépendance ou de trahison, etc.) et renforcent les pouvoirs de contrôle des dirigeants des Etats.

Les nouvelles dispositions pénales françaises sont inspirées par le même souci.

Sont classés dans les actes de terrorisme par l’article 421-1 du code pénal les atteintes volontaires à la vie, les atteintes volontaires à l’intégrité de la personne, l’enlèvement, la séquestration, le détournement d’aéronefs, de navires ou de moyens de transport, les vols, extorsions, destructions, dégradations, détériorations et infractions informatiques, la fabrication ou la détention de machines dans un atelier en vue de la fabrication d’explosifs, la production de substances explosives, l’acquisition ou la détention, le transport ou le port illégitime de substances explosives ou de munitions de première et quatrième catégorie, la fabrication, la détention, le stockage et l’acquisition d’armes biologiques ou à base de toxines et d’armes chimiques.

[…]

L’examen de ces textes pénaux révèle qu’à l’insu des citoyens qui les composent, l’Occident, et l’Europe en particulier, sont aujourd’hui des pays en état de guerre, même si celle-ci ne se traduit par aucune bataille et si les combats y sont, pour l’essentiel, livrés dans les cellules des services de renseignements.

A l’issue de ces réflexions, on s’interroge sur le devenir de la violence humaine organisée comme instrument de sélection des modes de société les plus performants.

Lorsque celle-ci s’exprimait au travers des guerres livrées par nos ancêtres jusqu’à la fin du XIXe siècle, on assistait en fait à la création brutale du meilleur monde possible par un mécanisme de sélection naturelle semblable à celui que nous observons chaque jour dans la nature.

A l’issue de ces conflits, une collectivité en remplaçait une autre, et une nouvelle échelle de valeur s’imposait ; de ce concours permanent est née la société moderne porteuse du bien-être collectif.

De nos jours la problématique de la violence collective est fort différente. Sauf à considérer que l’expression d’une pulsion est toujours bénéfique, on ne peut dès lors que saluer les efforts qui sont accomplis pour tenter d’éradiquer ce que l’on doit aujourd’hui considérer comme un véritable fléau, même s’il s’agit d’un phénomène naturel, tout en regrettant que nos dirigeants utilisent ce prétexte pour restreindre nos libertés. »

 
Intéressant, n’est-ce pas ? En ce qui me concerne j’ai d’abord bondi en commençant cette lecture, et puis j’ai réalisé que des choses essentielles étaient dites là, mais avec quand même une petite faiblesse dans l’analyse : où diable l’avocat Guillaume Le Foyer de Costil – puisqu’il s’agit de lui – avait-il pu observer chaque jour dans la nature quelque chose de semblable à la création brutale du meilleur monde possible ? Pour ma part je n’observe dans la nature que les résultats d’une très longue évolution dont la théorie de la sélection darwinienne ne fournit qu’une explication partielle.

Mais, selon lui, les luttes fratricides ont jusqu’à il y a une centaine d’année permis la sélection "naturelle" de la meilleure organisation sociale. La meilleure, vraiment ? Ne s’agit-il pas plutôt de la plus performante du point de vue militaire ?

En somme, maître Guillaume Le Foyer de Costil dit : au fil des millénaires notre société contemporaine a été naturellement sélectionnée… par le meurtre collectif ! Mais c’est qu’en plus il a certainement raison, le bougre, sauf qu’il commence par oublier, au début de son raisonnement, ce que pourtant il affirme à la fin : que l’expression d’une pulsion n’est pas forcément bénéfique.

Oui, il y a eu un comme un changement de paradigme, la guerre en tant que telle n’est plus honorée, mais c’est moins la quantité de malheurs subit par les populations qui a imposé ce changement, que la puissance de destruction maintenant développée par cette "meilleure organisation sociale" sélectionnée "naturellement".
Pourtant, cette puissance de destruction est à l’œuvre même en temps de paix, même en l’absence d’actions "terroristes", par les accidents industriels, la pollution, et même tout simplement par la marche normale de l’industrie : bétonnage et bitumage à tout va…

Notre auteur a cependant grand tort de s’inquiéter, la loi de la sélection naturelle va continuer à fonctionner, bien entendu, pour sélectionner au fil des siècles à venir le meilleur des mondes possibles : un régime policier planétaire.

Si les choses se passent ainsi, alors l’humanité n’est qu’une vulgaire espèce de mammifères parmi d’autres, mais une espèce de prédateurs au cortex hypertrophié qui a développé une technique de prédateurs, une technologie de prédateurs. Une espèce nuisible à éradiquer.

Mais heureusement il y a les fous, les inadaptés, les poètes,les rêveurs qui résistent à la sélection "naturelle" et croient en une alternative. J’en fais partie.

Bien sûr j’ai pleinement conscience qu’il ne s’agit là que d’une croyance et que chercher à s’opposer aux lois naturelles est un comportement parfaitement irrationnel.
Mais que voulez-vous, on ne se refait pas !

 
 
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