Peuples sans limites

A propos de notre mort culturelle

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dimanche 27 septembre 2009

Jadis, avant que la mort ne vienne étendre son ombre sur le monde, il surgissait des activités sociales et économiques d’un peuple une langue, une langue parlée indépendante de tout pouvoir. Cette indépendance ne pouvant échapper éternellement à la montée en puissance des pouvoirs centralisateurs, il fut inventé des langues "officielles", créées sur la base des langues vivantes existantes. Ainsi, les soi-disant "patois" ne sont pas des déformations du français, c’est l’inverse : les soi-disant "patois" préexistaient au français, le français fut dérivé de ceux-ci, essentiellement de l’un d’eux.

Le français, comme toutes les "grandes" langues, est donc une langue semi-artificielle : elle a été codifiée par un pouvoir. C’est-à-dire qu’on a tenté de la fixer, de la figer, d’en faire un outil au service des activités sociales et économiques – et spécialement au service du Pouvoir – au lieu de la laisser être une émanation vivante d’activités sociales et économiques naturelles. Plus précisément, on en a fait un outil – parmi d’autres – destiné à mettre au service du Pouvoir toutes les activités sociales et économiques.

Plus généralement, c’est toute une "culture" artificielle, construite par en haut, qui a été progressivement imposée aux peuples. Et de même qu’on avait nommé "patois" les langues rejetées par le pouvoir, on a nommé "folklore" la culture vivante des peuples, la vraie culture, une culture aussi "maternelle" qu’une langue peut être "maternelle" [1].

 
Mais, la vie ne se laissant pas facilement asservir, après plusieurs siècles d’un tel processus il reste encore de multiples traces d’une vie qui rechigne à mourir. Toutes les langues vivantes ne sont pas entièrement disparues, toutes les pratiques sociales communautaires non plus. Mais elles sont agonisantes. De nombreuses personnes de par le monde s’en préoccupent et travaillent à leur renaissance. Mais comment s’y prennent-ils ?

Pour assurer la survie des langues non écrites face aux langues officielles écrites, ils conçoivent une écriture pour toutes ces langues moribondes, comme auparavant les pouvoirs centraux l’avaient fait pour imposer la même langue à tous. C’est-à-dire qu’ils codent, qu’ils unifient les langues, riches – au naturel – de multiples variantes (c’est ainsi qu’un vieux bretonnant ne peut entièrement reconnaître sa langue dans le breton enseigné [2]).
Ils font à petite échelle ce qui avait été fait à grande échelle par les pouvoirs centraux, étatiques. Et nous devons nous estimer heureux lorsque cela n’est pas fait sous la bannière d’une "nation", d’une "petite nation", comme il arrive, hélas, assez fréquemment.

D’autres voies ne sont-elles pas possibles ? Pourquoi, par exemple, n’inventons-nous pas une écriture nouvelle qui n’aurait que peu ou pas de lien avec la prononciation, par exemple, une écriture qui indiquerait l’essentiel et seulement l’essentiel, afin de laisser la liberté des variantes locales et la liberté du devenir, sa richesse d’évolution dans l’espace et le temps, comme le fait dans une large mesure l’écriture traditionnelle chinoise [3] ?

Les cultures populaires – la vraie culture –, sont de même misent sous respiration artificielle pour les maintenir en vie ou tenter de les faire revenir à la vie. Les musiques jadis transmises d’oreille à oreille sont écrites, analysées…, les danses populaires sont décrites par écrit… Tout cela s’enseigne au cours de stages, dans des écoles… Il a même été créé des diplômes d’enseignants pour ce qui est donc devenu des "matières" à enseigner.
Est-ce bien là une façon de faire renaître ces cultures ? N’avons-nous pas plutôt toutes les chances, en agissant ainsi, de les tuer une seconde fois ?

Pour faire renaître une culture populaire, il faudrait d’abord commencer par faire renaître le peuple. Le peuple, les peuples et pas de fantasmatiques "nations". Les peuples, autrement dit le peuple dans l’infinie richesse de ses manifestations locales et toute la puissance de son devenir.

[1Tiens, voilà un domaine où le masculin ne règne pas : nous ne parlons jamais de langue "paternelle"  !

[2(note ajoutée le 26 juillet 2010) A ce sujet, voir un article relativement intéressant de François Savatier dans Pour la science (je crois, en tout les cas je l’ai trouvé sur pourlascience.fr) : Le romanche à venir. «  Les élèves des filières bilingues maîtrisent le breton normé, à l’oral comme à l’écrit, mais les locuteurs plus âgés disent souvent ne pas le comprendre.  »

[3(note ajoutée le 24 juillet 2010) A propos de l’écriture chinoise, je me suis probablement trompé. Il semblerait qu’en fait il y a, d’une part, des langues orales chinoises, et, d’autre part, une langue écrite (source : L’aménagement
linguistique dans le monde
, la meilleure source d’information que je connaisse en matière de langues). Je m’interrogeais aussi sur la façon dont les différences de syntaxes pouvaient être gérées avec une écriture commune. Hélas…
Mais… Dans ce cas les langues chinoises orales sont des langues non écrites et elles s’en portent très bien  !!!

(le 25 juillet 2017) C’est peut-être encore plus subtil que cela : il n’y a pas de langue écrite chinoise.
Bon, il s’agit de mon interprétation, et probablement je m’égare, je ne suis pas spécialiste, loin de là  ! N’empêche qu’une écriture logographique peut être utilisée, j’imagine, beaucoup plus librement que les autres écritures. Ces signes sont porteur de sens, non de sons  ; on y met les sons que l’on veut.
Dit autrement, l’écriture dite "chinoise" correspond à autant de langues que l’on veut. Mais j’imagine que pour écrire la langue française en sinogrammes, il faudrait en créer de nouveaux, et d’autres n’auraient aucune utilité.
Probablement je me trompe encore un petit peu… (rire)

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