Peuples sans limites

D’une fulgurance et de quelques errances

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lundi 26 octobre 2009

Omnia sunt communia
 
C’est étonnant de voir à quel point le tag ci-dessus a pu faire hurler, comme si un sacrilège avait été commis. Enfin, moi, j’en suis très étonné. Depuis le temps que nous détruisons nos villes et nos campagnes pour assurer la folle croissance de notre "économie", s’offusquer d’un petit coup de peinture sur un vieux mur, un coup de peinture reproduisant un texte en latin [1], qui plus est !
Je trouve que l’auteur de ce tag a fait preuve, au contraire, d’un grand respect pour ce "monument historique". Pourquoi n’a-t-il pas écris « Tout appartient à tout le monde », ou – mieux – « Ce que nous avons produit en commun se partage » par exemple, et pourquoi ne l’a-t-il pas fais sur la devanture d’un magasin ou du Crédit Agricole plutôt que sur un ancien édifice religieux ? Le temps de se poser la question, la réponse vient tout de suite à l’esprit : parce que c’est plus court et que les devantures sont déjà surchargées de signes. C’est quand même autrement mieux qu’une sucette Decaux, non !

Pendant quelques heures, ce qui n’était plus considéré que comme une pièce de musée, du "patrimoine", une icône du passé symbole de notre pseudo-attachement à un passé en réalité totalement renié – parce que justement notre attachement au passé n’existe plus que symboliquement [2] –, pendant quelques heures cette vieille bâtisse s’est remise à vivre un peu, à nous sourire.

Nous devrions donc humblement reconnaître que l’auteur de ce tag à fait là de la belle ouvrage, et que les vandales sont ceux qui l’ont effacé. Parce que nous aurions dû, également, nous réjouir de voir un "monument" mort rejoindre le monde des vivants, participer à nouveau à la vie de la communauté humaine, ne serait-ce que comme tableau d’affichage…

Sauf que la communauté en question nous a surtout montré, cet après-midi-là, à quel point elle est brisée. Un peuple de voleurs de nids ?

 
Ce week-end-là, à Poitiers, se tenait en centre-ville le festival Les Expressifs, un festival qui, depuis l’année précédente – et par la grâce de la municipalité – se trouvait déjà privée de bière, privée d’alcool. Sans doute que les personnes du collectif contre la prison de Vivonne se sont-elles dîtes qu’il ne fallait pas qu’en plus il soit privé de pétards ! Ils s’y invitèrent donc [3]. Mais c’était en soi une idée fort défendable que celle de vouloir sensibiliser d’autres personnes au sort des prisonniers, de leur dire que pendant qu’elles écoutaient de la musique et faisaient la fête d’autres s’apprêtaient simplement à passer d’une vieille prison à une toute neuve, et d’ouvrir ainsi la discussion. Parce que les festivals sont aussi des lieux propices à la rencontre et à la discussion, comme les bars quoi qu’on en dise.

Là-dessus, d’autres personnes, d’autres groupes ont, j’imagine, décidé de sensibiliser ceux du collectif anticarcéral au sort du monde entier en train de mourir sous les coups d’un capitalisme malade de son propre triomphe. Ils s’invitèrent à la manif.

Cela s’appelle, paraît-il, la stratégie du coucou, comme le disait le journal Le Monde dans son édition daté du 13 octobre, en faisant la comparaison avec la manif parisienne du 21 juin organisé par le comité de soutien de Tarnac, manif où « des petits groupes identiques [à ceux, supposés, de Poitiers] avaient pris pour cible le siège de l’administration pénitentiaire et jalonné leur trajet de caches pour leurs projectiles », prétend ce journal. Je suppose qu’il avait des observateurs mieux placés que moi. C’est vrai, d’où je me tenais au sein de cette manif je ne pouvais pas tout voir [4]. Mais c’était une manif classique, compacte, au moins jusqu’à ce fameux siège qui n’a subit d’ailleurs que des dégâts ridicules, et il n’y eut ensuite naissance de petits groupes que sous la menace d’encerclement par la police après que nous ayons reflué dans le quartier Beaubourg. Moi-même, à ce moment-là, je me suis naturellement retrouvé avec une poignée d’autres manifestants que je n’avais jamais vu de ma vie. Puis je me suis éclipsé tant qu’il en était encore temps (je n’aime pas les souricières et ne connais pas bien Paris).
En plus, le 21 juin, la fête de la musique n’était pas vraiment commencée, elle se passe en soirée !

Enfin, tout ça pour dire que dans les journaux ils ont une façon de présenter les choses… Enfin bref, n’en parlons plus !

 
Je n’étais pas à Poitiers, mais puisque l’on m’impose cette comparaison, alors je suis obligé de conclure que les "petits groupes" se sont formés à Poitiers en refluant du Pont Neuf vers le centre-ville à cause du dispositif policier. Mais il est évident que, parmi les manifestants, certains commencent à être habitués à la manœuvre : ceux qui se déplacent souvent d’une ville à l’autre pour manifester et que les militants poitevins de l’Organisation Communiste Libertaire ont qualifiés de "hors-sols", pour les maudire.

Hors-sol, voilà bien le problème. Mais qui ne l’est pas, aujourd’hui, hors-sol ? Pourquoi tout ce monde cherche-t-il à nicher dans le nid des autres ou ce qui en tient lieu ? Parce que nous n’avons pas de nids, que nous ne savons plus ou ne pouvons plus nous construire de nids suffisamment solides pour tenir ne serait-ce qu’un printemps.
Par exemple, mes propres nids sont des nids momentanés, qui ne durent que quelques heures, au mieux quelques jours. Ils ressemblent assez au festival Les expressifs, avec plus de musique et de la danse (bal, pas spectacle). Hier après-midi je me suis un moment posé dans un petit nid de ce genre, et, blotti dans son creux, en écoutant de la musique j’ai imaginé un lancé de pétard à quelques mètres d’un lieu où je serais en train d’être bouleversé par un chant – comme cela m’arrive parfois – et je me suis dit qu’il me prendrait alors l’envie de tuer…
C’est comme ça, cela ne se discute même pas. Parce que c’est du domaine de l’émotion. Parce que c’est du domaine du sol que nous n’avons plus.

Bien sûr, le plaisir, la joie du lancé de pétard, c’est du domaine de l’émotion également. Mais il y a des incompatibilité. Il faut penser aux incompatibilités.
Ce n’est pas facile de penser aux incompatibilités parce que nous sommes séparés, nous ne faisons plus partie d’une communauté unique et stable mais de milles communautés instables et souvent non localisées. C’est ainsi que nous nous sommes perdus, parce que notre réalité culturelle dominante est une création artificielle, donc sans histoire et sans attache communautaire, une "culture" construite comme on élabore un projet, entre techniciens. C’est ainsi que nous sommes devenus des êtres vivants errant au milieu des "monuments historiques" sans comprendre comment nous avons été coupé d’eux, sans même comprendre que nous sommes coupés d’eux. Chacun possède pourtant sa propre culture, sa vraie réalité culturelle à lui, mais toujours trop différente de l’ambiance culturelle dominante pour qu’il puisse y construire son nid.

Alors au sein de ce monde brisé, éclaté, les révoltés eux-mêmes ne forment qu’une nébuleuse de météores aux trajectoires erratiques et parfois antagonistes. Comme ils n’ont point d’unité culturelle ils forment des unités spécialisées, à l’image du monde qu’ils combattent. Des unités anticarcérales, des unités contre les expulsions, contre les OGM, etc. Et puis les unités de combat, les "black blocs"… Même s’il est facile de faire partie de plusieurs unités à la fois ou de passer de l’une à l’autre.

Ces unités parfois éphémères ne se comprennent pas toujours, ne s’aiment pas toujours, loin de là ! Elles ne savent pas non plus forcément bien reconnaître leurs alliés potentiels ni même leurs ennemis potentiels… Le 31 janvier dernier eut lieu la première manif parisienne du comité de soutien aux inculpés du 11 novembre. Ses organisateurs dirent d’elle qu’elle était bizarre parce que deux populations étrangères entre elles y était mêlées, les jeunes radicaux habituels mais aussi des personnes comme qui dirait "bien installées dans la vie" (c’est vraiment une façon de parler !) mais défenseurs des libertés et tenant à manifester leur solidarité. Le texte du comité n’était pas aussi précis mais je pense ne pas l’avoir compris de travers et ne pas me tromper en ajoutant qu’ils étaient un peu désolés sinon décontenancés. Quelques mois plus tard, si j’en crois une info du journal Le Monde, peu avant la manif du 21 juin le même comité, ou un comité local ami, chercha à faire adhérer à leur cause de jeunes banlieusards, sans succès. Sous réserve que j’interprète correctement ces faits et ces lectures, certains révoltés apportant leur soutien aux inculpés de Tarnac ne sont pas bienvenus, et d’autres présumés révoltés – des jeunes des "banlieues" [5] – sont attendus mais s’en foutent pas mal de Tarnac… Misère !

 
Bien sûr, nos grandes divisions arrangent bien la police et l’Etat qu’elle sert. Le 10 octobre à Poitiers, la police sait que les "casseurs" ne sont pas les gens du comité anticarcéral, mais le soir même elle investit et perquisitionne les locaux où ce comité a prévu un concert pour clore la journée. Et prend tout le monde en photo. Imaginons un instant qu’elle ait agi ainsi un soir d’une manif calme, ou même qu’elle l’ait fait au cours d’une journée tout ce qu’il y a de plus ordinaire…
Aujourd’hui encore la police a besoin d’un prétexte et d’une diversion médiatique, mais devant le manque de vigueur des réactions, elle pourrait bien s’enhardir…

[1Je n’ai pas pris le temps de le vérifier sur tous les médias (j’y serais encore !) mais sur Le Monde et ailleurs il a été affirmé que cette expression latine était en fait un bout de phrase tirée du texte de Vatican II. Si cela se trouve bien dans Vatican II (voir ici la note 11 du chapitre 69 : "Les biens de la terre sont destinés à tous les hommes"), cette expression se trouve dans des textes de Thomas d’Aquin ( par exemple) et d’autres, elle a – paraît-il, je ne suis pas connaisseur de ces choses – été écrite au sixième ou septième siècle de l’ère chrétienne par un certain Isidore de Séville (merci à Sébastien C. d’avoir livré ces éclaircissements dans un commentaire à un article sur Indymedia Nantes).

(Origine de la photo : http://djiwominamerica.canalblog.com/)

[ajout du 25 décembre 2010] Je viens de m’apercevoir que mes deux premiers liens renvoyaient maintenant à autre chose. J’ai retrouvé la fameuse note 11 : elle est, aujourd’hui, (si nous le perdons à nouveau, il faut chercher CONSTITUTION PASTORALE SUR L’EGLISE DANS LE MONDE DE CE TEMPS GAUDIUM ET SPES et son chapitre 69. Je n’ai pas retrouvé l’autre page (Thomas d’Aquin).

[2(note ajoutée le 28 mai 2011) Dans Le Monde daté du 3 octobre 2010, Nancy Huston, se remémorant sa découverte de la France, écrivait : « La monumentale "Et là, sur votre droite…" Je me balade dans ce pays la bouche ouverte, les yeux exorbités, le cœur battant. Tout m’impressionne au même titre : le palais du Trocadéro me semble exactement aussi magnifique que la Conciergerie ; le Mont-Saint-Michel ne me bouleverse ni plus ni moins que le quartier de la Huchette. Je reste encore émue quand des Français m’initient avec fierté à un monument ; je ne vois aucun équivalent possible de cette fierté chez les habitants de l’ouest du Canada, et, encore aujourd’hui, hochant la tête devant la bibliothèque humaniste de Sélestat, je murmure : "On n’avait pas ça à Calgary !"… Mais il me semble aussi, parfois, que cette fierté rend les Français comme absents à eux-mêmes, qu’elle leur tient lieu d’être… comme si la grandeur passée de leur pays leur évitait d’avoir à se prendre en charge comme individus présents. »

[3A vrai dire je ne suis pas absolument certain qu’ils y soient venus avec des pétards, je sais seulement que c’est une pratique assez courante pour les manifs, surtout quand elles sont annoncées "festives".

[4D’ailleurs cela faisait peu de temps que je l’avais rejointe, à ce moment-là, cette manif. Etant arrivé très en retard au rendez-vous je ne l’avais pas trouvé et ce sont les déplacements policiers qui m’ont permis de la retrouver. Parce que, justement, elle était compacte, une manif tout ce qu’il y a de plus classique.

[5Ils ne font d’ailleurs pas partie, ces jeunes des "banlieues", de l’opposition radicale anticapitaliste. A moins que je ne me trompe lourdement. A leur propos il faut noter ce paradoxe : ils ont l’air d’avoir un sol, eux, d’avoir développé leur culture à eux, chez eux, entre eux. Il existe une certaine solidarité entre eux (enfin, dans certaines limites évidemment, abstraction faite de différents commerciaux). Lorsqu’ils font la fête, c’est chez eux, et lorsqu’ils cassent tout, c’est chez eux.
Mais leur culture est comme isolée du reste du monde et de l’histoire. Leur sol est comme un sol suspendu.
Enfin, moi je vois ça de loin, c’est juste une idée comme ça…

 
 
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