Ames perdues

Pour soigner l’âme, nous recourons toujours à la magie

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dimanche 28 juin 2009

Lu dans Les grands dossiers des sciences humaines n°15, paru récemment :

« Grâce à l’imagerie cérébrale, les modifications d’activité de certains neurones au cours des pathologies émotionnelles commencent à être bien connues : hyperfonctionnement dans les zones du système "limbique" (cerveau profond) qui produisent les affects négatifs comme l’anxiété et la tristesse, et activité insuffisante dans le cortex préfrontal (partie antérieure du cerveau) qui est censé contrôler les excès émotionnels. Après guérison d’un syndrome dépressif ou d’une phobie sociale, les anomalies neuronales régressent également.

L’information intéressante, issue de plusieurs études d’IRM fonctionnelles réalisées avant et après traitement de patients souffrant de phobies ou de troubles obsessionnels compulsifs, est que des effets neuronaux similaires sont obtenus quel que soit le mode d’intervention mis en œuvre. En effet, les patients traités par médicament antidépresseur et ceux ayant suivi une thérapie comportementale et cognitive, avec un bon résultat, retrouvent une activité neuronale normale.

Ces données, encore préliminaires, confirment que des psychothérapies et des traitements médicamenteux peuvent avoir des effets psychologiques, mais également biologiques, similaires, ce qui confirme qu’ils ont tous deux leur place dans la prise en charge des troubles émotionnels. »

C’est écrit par un psychiatre exercant à la Pitié-Salpêtrière et auteur de "Bien se soigner avec les médicaments psy", Antoine Pelissolo. Il a plus de diplômes que moi mais cela ne l’empêche pas de dire des conneries ou, en tout cas, de faire des approximations tendancieuses [1].

 
D’abord, on retrouve cet étonnement dont je parlais dans un post précédent, cette surprise devant toute confirmation expérimentale que le fait psychologique est aussi un fait biologique. Cela devrait pourtant aller de soi. Le dualisme âme/corps a la vie dure, on dirait !

Mais surtout, ce type affirme que « des effets neuronaux similaires sont obtenus quel que soit le mode d’intervention mis en œuvre ». Or, personne ne peut affirmer une chose pareille, sauf en se voilant la face, parce que nos moyens d’investigations sont limités et qu’en réalité nous ne savons pas grand chose des effets neuronaux en question et des événements neuronaux en général ; nous ne savons même pas comment tout cela fonctionne au juste : la mémoire, les émotions… Nos mesures sont grossières, elles se font à une échelle spatio-temporelle qui n’est pas celle des événements neuronaux (et de l’activité de l’âme en général) [2].

Nous ne pouvons donc pas affirmer que les médicaments et les psychothérapies ont des effets similaires. Malheureusement notre époque est fortement portée à le croire, elle qui crie haut et fort « Il y a un produit pour tout, il suffit de le prendre ». Dominique Folscheid l’avait bien remarqué, lui qui écrivait dans Sexe mécanique :

« Il y a tout à parier que si l’invention de Pincus [la contraception par un mélange de progestérone et d’œstrogène synthétique] ne s’était pas concrétisée sous forme de pilule, elle n’aurait pas eu le succès que l’on sait. Mais il a fallu l’apparition du Viagra, lancé sur le marché par la bonne fée Pfizer, pour que l’on commence à en prendre conscience. Là encore, s’il s’était agi d’un nouveau type de piqûre, ou d’une nouvelle forme de prothèse, cette innovation ne serait pas devenue un phénomène mondial, aux conséquences médiatiques et pratiques retentissantes. En parlant de "pilule d’amour" à propos de cet amour de pilule bleue, dont la configuration et la présentation valaient déjà promesse de septième ciel, les discours que l’on a tenus à son propos ont à la fois gauchi le message officiel du laboratoire et dévoilé la manière dont le désir se rapportait à la technique moderne, une technique dont "l’effet pilule" révèle qu’elle est devenue magique.

La fameuse thèse de Max Weber sur le "désenchantement du monde" par la technique se trouve ainsi prise à contre-pied par une technique qui est en train de réenchanter le monde. Dufy avait donc vu juste en peignant l’immense tableau consacré à la "Fée électricité". Autant la technique débutante paraît écrasante et barbare, autant la technique développée nous reconduit aux charmes immémoriaux de la magie.

La magie, dans son principe, repose en effet sur la connexion immédiate entre le désir et sa réalisation, avec pour seule médiation la "parole magique". Ainsi une citrouille peut devenir carrosse sans que l’on ait à abattre un arbre, à le débiter en planches, à confectionner et assembler laborieusement de multiples pièces. En clair, la magie dispense de toutes les formes de travail. Quand on ingère une pilule, elle produit tous ses effets sans avoir à lever le petit doigt, sans même avoir conscience de ses moyens opératoires. Du désir au résultat, la connexion est immédiate.

La pilule contraceptive s’insère ainsi dans un ensemble beaucoup plus vaste, où le progrès technoscientifique est convoqué par l’homme-machine pour sous-traiter à sa place des tâches qui relevaient jusqu’à présent de la praxis. Aujourd’hui, il y a des pilules pour tout. Au lieu de se convertir péniblement à la sagesse stoïcienne, il suffit de se faire prescrire de l’Atarax. Contre les troubles qui affectent notre équilibre existentiel, la panoplie est considérable. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas des maladies bien réelles qu’il faut soigner à l’aide de médicaments. Mais il y a une quantité de molécules qui n’ont finalement d’autre emploi que de substituer une action extérieure au travail sur soi. Ce sont finalement des prothèses pour praxis en déshérence. »

Il me serait difficile de le dire mieux que cela !

 
A la page suivante de la même revue commence tout un article qui raconte lui aussi que les effets des médicaments et des psychothérapies sont similaires sur le corps et donc sur l’esprit [3]. Extraits :

« Une revue récente des résultats obtenus chez des patients traités par psychothérapie a montré que l’activité de certaines de leurs structures cérébrales se modifie à la suite du traitement : diminution de l’activité du noyau caudé chez des patients obsessionnels, diminution de l’activité de la région préfrontale chez des patients déprimés… Les effets obtenus sont comparables en intensité à ceux obtenus à l’aide de traitements par les drogues psychotropes. De plus, en comparant les effets de la psychothérapie et de la médication chimique, on s’aperçoit que les deux types de traitement peuvent agir sur des régions cérébrales différentes. Sur la base de ces résultats, la distinction dualiste entre des thérapies somatiques agissant sur le cerveau et des thérapies psychologiques ayant des effets purement subjectifs, n’est plus tenable [c’est moi qui souligne]. »

Ainsi, ils y croyaient vraiment, à la dualité âme/corps ! Je me demande ce que cela pouvait bien être, dans leur esprit (c’est le cas de le dire !), un "effet purement subjectif" ?
Mais le plus fort, c’est la suite :

« Une complémentarité des deux approches est nécessaires, avec d’un côté les médicaments pour cibler les symptômes de fond (impulsivité, instabilité affective…), et, de l’autre, la psychothérapie pour modifier les modalités relationnelles, les attitudes et le comportement du patient. »

Bref, ils y croient toujours !

[1Normal  ! Un diplôme est d’abord un certificat de conformité, avant d’être l’attestation d’un certain niveau de connaissance.

[2Il est clair, en tout cas, que nos instruments actuels ne suivent pas l’activité de chaque neurone et à chaque instant, encore moins l’activité de chaque dendrite de chaque neurone  ! Nos instruments voient un nuage d’activité, une brume  ; ils constatent qu’elle est plus ou moins dense, cette brume, voilà tout. Or, en la matière, ce qui compte c’est l’activité de chaque goutelette formant cette brume et ses rapports avec les autres goutelettes. Il y a du chemin à faire  !
Il est clair, également, que la prise d’un psychotrope a pour effet une action globale sur le cerveau : elle modifie globalement la composition chimique du milieu cérébrale et l’activité cérébrale momentanément perturbée par ce changement se rééquilibre dessus – d’où les problèmes d’accoutumance, le cerveau devant se rééquilibrer à nouveau lorsqu’on cesse de prendre le produit en question.
Tandis que les effets biochimiques d’une psychotérapie qui réussit seront nécessairement beaucoup plus subtils, tout comme ceux de tous les échanges émotionnels de la vie quotidienne.

[3Ils ne parlent pas de l’âme mais de l’esprit, des affects, etc.  ; j’ai l’impression d’être le seul à utiliser le mot "âme" comme je le fais, peut-être ai-je eu tort de m’attacher à ce mot…

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