Ames perdues

Partager des émotions et agir avec passion

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dimanche 26 juillet 2009

Une "visiteuse", Ver00, regrette que la psychologie ne soit pas "vulgarisée", elle souhaite que les professionnels partagent leur savoir avec le commun des mortels. C’est une idée bien sympathique, mais d’abord, quel savoir faudrait-il partager ? Il y a tant de lignes théoriques différentes, et pas une qui ne soit boiteuse ! Et dire que les théoriciens de la physique se désolent de ne pouvoir unifier leurs deux théories par lesquelles ils rendent compte de leurs observations, deux théories à leurs yeux nécessaires mais qui s’entêtent à demeurer incompatibles. Les physiciens ne connaissent pas leur bonheur !

Bon, en fait il se pourrait bien qu’un jour les deux grandes théories actuelles de la physique s’avèrent plus fantaisistes que toutes les théories de la conscience qui ont cours actuellement (et qui, elles, ne sont pas incompatibles entre-elles, ou pas totalement). Ver00, quant à elle, croit qu’il est possible d’en tirer quelque chose (pas de la mécanique quantique, mais, par exemple, de la psychanalyse, de l’EMDR et tutti quanti). Moi aussi.

Sans doute il est possible de retirer des multiples pratiques thérapeutiques – mais aussi des multiples théories, malgré tout – quelques situations, quelques actes et quelques idées dont la fécondité paraîtrait évidente à l’ensemble des praticiens et théoriciens s’ils voulaient bien les examiner sereinement et sans a-priori. De la vie de tous les jours il serait également possible de retirer un enseignement précieux, sans passer toujours par le biais de sondages et d’analyses statistiques, simplement par l’expérience quotidienne (je l’espère en tout cas, car ce que je crois savoir de l’âme humaine vient en partie de là).

Si l’on agissait ainsi, je crois qu’il y aurait comme un changement de paradigme dans le monde psy : on se préoccuperait beaucoup moins d’éros ou de thanatos, ou bien de recherche de "sens", et beaucoup plus de joie partagée, de jeu en commun, bref, de relations humaines naturelles et sans but.

La relation ludique entre les êtres, le jeu, le besoin de rire ensemble, c’est l’une des clés du bonheur : l’émotion partagée. Même la douleur, le malheur, lorsqu’ils sont partagés peuvent être source de joie de vivre, car le partage, l’échange émotionnel, permet le dépassement (je ne vois pas, par contre, en quoi l’attribution d’un sens à ce qui de toute façon n’en a pas, permettrait de dépasser sa douleur).
Il est bon, je crois, de ne pas pleurer tout seul mais à plusieurs. En même temps, pourtant, on éprouve parfois – dans le malheur – le besoin de se retirer, de s’isoler, mais est-ce que ce n’est pas un acquis culturel mortifère, une quasi nécessité dans notre culture et en même temps une cruauté pour l’âme individuelle (trop individuelle peut-être) ? C’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse.

La vie n’a pas de sens, et heureusement : si elle en avait un, nous serions écrasés par la responsabilité qui nous incomberait de respecter ce sens. En revanche, la vie a un guide : la passion [1]. Celui qui a une passion pour laquelle il sait agir avec succès, celui qui, par ce fait, a prise sur un aspect essentiel de son monde, celui-là peut être heureux et naviguer au sein de la communauté humaine. C’est à mon avis, l’autre clé du bonheur, la seconde, celle qui donne un cap à ce qui ne serait qu’une errance sinon – quant à la première clé, c’est celle qui maintient à flot au sein de la communauté humaine.
Et il n’est pas essentiel de se demander pourquoi un tel a cette passion, tel autre une autre passion, qu’importe après tout ! Vivons ! [2]

L’on me rétorquera que l’idée de "donner un sens à sa vie" est une idée proche de celle que je viens d’exprimer. C’est bien possible, mais alors c’est une terminologie discutable, pour ne pas dire inutile. A mon sens tout au moins.

L’expression "se réaliser" – qui a été très en vogue – recouvre aussi plus ou moins encore cette réalité que je viens d’exprimer sur l’importance d’agir selon une passion, mais c’est une idée pas très enthousiasmante que celle-là qui suggère que nous aurions à "nous réaliser". Je préfère considérer que nous n’avons pas à nous réaliser, parce que nous sommes : nous sentons, nous agissons et même – luxe suprême – nous pensons. Point.

En conséquence de quoi je pense sérieusement que les lieux où nous, pauvres humains, produisons toutes nos richesses matérielles et actuellement une grande part de nos misères psychiques et somatiques, que ces lieux peuvent être transformés en autant de fabriques du bonheur.
Cela suppose évidemment, au préalable, que ces lieux cessent d’être des "centres de profit" au service d’une poignée de détenteurs de capitaux.
Car les premiers besoins de l’être humain sont : manger, agir, partager des émotions. Et ces trois besoins ne doivent pas entrer en contradiction, ce qui est le cas aujourd’hui à un degré épouvantable !

Le bonheur est à tout moment possible. Ce que nous appelons "Histoire" n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer.

[1Depuis pas mal de siècle la passion n’a pas très bonne presse, et aujourd’hui elle tend à revenir à la mode mais sous une forme abâtardie. Afin d’éviter les malentendus je vais citer le petit dictionnaire de philosophie que j’ai sous la main :

PASSION (du lat. passio, fait de subir, de souffrir)
Malgré la "passivité" que semblerait impliquer son éthymologie, la passion est un ébranlement actif du psychisme, mettant en jeu la sensibilité et en péril la volonté. D’où la notion un peu hypocrite de "passion aveugle".

La passion se distingue de l’émotion par sa durée, son enracinement, et sa résonance intellectuelle (même subconsciente) qui la fait accepter par celui qui l’éprouve comme une composante de sa destinée.

La morale pratique, chez les Grecs, tendait moins à "réfréner" ou à "proscrire" les passions (on distinguait d’ailleurs des passions "tranquilles" et des passions "agitées") qu’à en limiter le rôle dans une vie. Lorsqu’on dit du Sage stoïcien qu’il est "exempt" de passions, on implique surtout qu’il les domine, et qu’elle n’entame pas son ataraxie. La critique morale des passions ne s’est développée qu’avec le christianisme et le rationalisme kantien, non sans rencontrer des protestations "passionnées", et pas seulement sous la plume des poètes romantiques (qui ont transformé parfois en goût du malheur le sens antique de la fatalité de la passion.) Citons deux rationalistes : « On devient stupide dès qu’on cesse d’être passionné » (Helvétius) et « Rien de grand n’a jamais été ni ne sera jamais accompli sans les passions » (Hegel). La recherche de la vérité ou de la sagesse est elle-même une passion, et si la sérénité n’est pas "lettre morte", ou le fruit sec d’un désenchantement, il y subsiste à tout le moins un écho de passion.

[2Bon, certaines passions paraissent plus dangereuses que d’autres. Qui a la "passion des armes" est plus inquiétant que le passionné de timbre. Je connais quelqu’un qui dit aimer tuer, et je crois qu’il dit vrai, mais il se contente du gibier et de la volaille (enfin, jusqu’à présent, à ma connaissance !) Donc, bien sûr, il faut avoir une certaine maîtrise de ses passions, mais pas tenter de les étouffer (encore que quand on aime tuer, par exemple, je me demande s’il n’y aurait pas quelque chose à faire !

 
 
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