Ames perdues

La connaissance et les mots

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mercredi 2 septembre 2009

Un vent glacial s’est engouffré dans la pièce… l’homme a frissonné en se plaignant du froid, le chat s’est réfugié près du radiateur. Qui, de l’homme ou du chat, possède la pensée la plus élaborée, la plus profonde, la plus subtile ? L’un et l’autre ont éprouvé une sensation de froid et cette impression a suscité chez le chat un mouvement vers une source de chaleur, et chez l’homme un discours. On peut dire du chat qu’il agit instinctivement tandis que l’homme réfléchit, mais le fait d’utiliser deux mots différents, instinct et réflexion, n’implique pas que nous sommes ici en présence de deux réalités différentes ; nos paroles ne fabriquent pas la réalité, elles dessinent seulement la façon dont nous la percevons et conditionnent la façon dont nous allons la percevoir.

Pourquoi ne pas l’admettre : la connaissance n’est pas le propre de l’homme, elle ne requiert pas le langage ; c’est au contraire le langage qui requiert la connaissance. Et celle-ci est une caractéristique du vivant, de même que la perception. Nous savons aujourd’hui que lorsqu’un oiseau chante, il imite, c’est à dire qu’il part de quelque chose qu’il connaît, qu’il a entendu et, d’une certaine manière, "compris". Et, s’il imite, c’est qu’il prend conscience de son interprétation, afin de la corriger. Un chanteur d’opéra ne fait pas autrement [1] !

 
Nous savons aussi que « les nouveaux-nés sont capables d’imiter des expressions du visage ou des gestes de la main dès le premier [ou le deuxième] jour. Et, plus intéressant peut-être encore, le phénomène ne se présente pas comme un simple fait, dénué d’intentionnalité, mais au contraire comme le résultat d’un effort actif et délibéré de s’accorder avec autrui. » [2] C’est à ce moment là que se renforcent – ou que même, peut-être, se mettent en place, dans une certaine mesure – ce que l’on a appelé les "neurones miroirs", ces neurones qui sont actifs de la même manière lorsque nous agissons – par exemple en levant un bras, ou en souriant – que lorsque nous observons le même acte fait par quelqu’un d’autre.

C’est ainsi que la vie est faite, c’est ainsi qu’elle se fait : elle est toute contenue là-dedans, dans la perception de la réalité – l’évidence – afin de s’y adapter, et dans cette adaptation par l’action. Il existe un autre mot susceptible de désigner cela : dans sa plus large acception, le mot désir doit désigner ce passage, en puissance ou en acte, de la perception à l’action qui tire parti de cette perception.

 
Ainsi la connaissance émane de notre sensibilité en même temps que le désir. Désir et connaissance sont étroitement imbriqués, les sentiments – comme les sensations – sont à la source de la connaissance, et c’est avec raison qu’Asger Jorn écrivit un jour : « seuls les sentiments font penser » [i], au point qu’ils subsistent toujours dans la pensée, même la plus habilement revêtue de mots, même la plus travaillée de logique, même, et à plus forte raison, la plus déguisée de logique (comme il arrive fréquemment). Et c’est heureux ! parce que nous ne pouvons jamais être certain de la réalité de ce que nous nommons, nos pauvres concepts ne sont que la représentation de la réalité, ils n’existent parfois que dans la mesure où nous les avons nommés, là où nous les avons nommés : dans nos têtes. La seule réalité extérieure dont nous ne pouvons douter, c’est celle constituée par les apparences, ce qui est directement perçu, l’évidence, « ce qui s’éprouve intérieurement soi-même à la façon d’une frayeur, d’une angoisse ou d’un plaisir, d’une sensation quelconque, » [3] des complexes de sensations internes, de couleurs, de tons, de pressions, d’espaces et de durées.
Cependant, ce sont des apparences, les apparences que prennent des événements dont la globalité nous échappe.

 
Le mot rend effectivement la pensée de l’homme plus subtile : nous allons souvent jusqu’à nous préoccuper davantage d’un mot que de la réalité en principe désignée par ce mot. C’est souvent ce qu’il advient dans l’enseignement, et ce que j’en sais vient d’abord de ma propre vie.

J’ai dû longtemps étudier vos certitudes, mais ce qui m’a pris le plus de temps, c’est de retrouver ce que j’avais su, en puissance, avant d’apprendre vos leçons. Les mots que vous m’aviez donnés n’étaient pas entrés en moi mais avaient formé un brouillard épais entre mon âme et le monde. Ils étaient venus je ne sais d’où, ne se rattachaient pour moi à aucune réalité, à rien de ce que je percevais, de ce que je connaissais ; c’était de l’abstrait séparé de son concret et même pour partie, je le compris plus tard, de l’abstrait n’ayant jamais eu sa correspondance concrète, même la plus lointaine.
Mais on ne demande pas à l’étudiant et encore moins à l’enfant, de connaître, on lui demande de savoir, autrement dit de donner l’impression de connaître.

Ce que nos maîtres, nos professeurs semblent ignorer, c’est qu’il y a deux manières d’enrichir son vocabulaire : ou bien je cherche les mots qui me permettront de mettre en forme une connaissance préexistante, que ce soit une perception ou une intuition – cette élaboration de l’organe de la mémoire qui relie entre eux les perceptions, les sentiments – ou, à l’inverse, je cherche la signification d’un terme appris ici ou là. A force d’avoir trop recours à la seconde manière aux dépens de la première, nous devenons stupide, car nous oublions la réalité ainsi que notre propre vérité, ce que nous connaissons en deçà des mots, ce que nous avons perçu et que nous continuons de percevoir obscurément, et qui ainsi reste trop souvent inconscient.

Il est, par exemple, remarquable que si tout le monde apprend le mot désir, bien peu conceptualisent le désir, je veux dire leurs désirs, et quand cela est fait, c’est souvent tardivement, des moments essentiels de la vie étant déjà passés. Entre temps, pourtant, ils auront lu, entendu, accepté un tas de choses à propos de désir, de leurs désirs, et ce seront fait fourvoyer parce que leur vie n’a pas grand chose à voir avec l’idéal dont on leur parle, un idéal qui n’est que mensonges et illusions.
Nous devrions découvrir la vie en grandissant, mais les mots ont tout obscurcie, alors nous ne la découvrons – au mieux – qu’en vieillissant, et ce qui aurait pu être joyeux en devient amer.

Cet énorme retard de notre prise de conscience est provoqué largement par ce qui est imposé à l’enfant, à l’adolescent et même à l’adulte pour le pousser de l’avant (?) vers une personnalité idéale qui a plus rapport aux exigences d’une certaine société qu’à celles de la vie. De la télévision à l’école, tout semble désormais fait pour nous apporter des réponses à des questions que nous n’avons pas eu le temps de nous poser, et ce dans tous les domaines possibles du savoir. De plus, ces réponses ne sont le plus souvent que des ensembles de détails tournant autour d’importantes questions devenues inaccessibles, celles que nous nous serions posées, finalement, si nous en avions eu le temps. Ces complexes de détails deviennent eux-mêmes questions, constituant alors autant de faux problèmes cachant les questions véritables qui seraient venues naturellement aux hommes sans cela, et avec des réponses sensées. C’est une vision émiettée du monde dont on donne à chacun quelques miettes et chacun un jour ou l’autre s’arrête, perplexe, devant les quelques fragments qui lui sont échus, et se demande « quel est le sens ? » Devant l’immense difficulté à résoudre ce problème, généralement on abandonne, quelquefois dès l’enfance. Il faut des décennies et de la chance pour seulement assembler quelques pièces essentielles et commencer à comprendre.
Ils gavent notre mémoire, ils saturent nos sens [4] et notre intelligence ; nous sommes muets et notre esprit s’engourdit, chargé de bêtises.

 
Ainsi les enfants, les adultes, sont amenés à troquer leur expérience présente et à venir contre des idées préfabriquées, et leurs devenirs possibles, leurs rêves intérieurs surgis de leurs émotions, contre des illusions venus d’ailleurs et surgis souvent de calculs d’autres – de ceux qui calculent parce qu’ils ont une fonction à remplir, croient-ils –. Ainsi l’enfant devient peu à peu stupide, il oublie la réalité cachée par les mots découvrir, apprendre, comprendre, connaître. Il oublie les liens de cette réalité avec ce que cachent les mots sentir, prendre, voir, toucher, et les mots souffrir et aimer. Comme dirait Victor Hugo, il ne voit plus le ver qui rampe, la feuille morte émue au vent, le pré, la source où l’oiseau trempe son petit pied rose en buvant ; Il ne voit plus la vigne mûre, ni tous ces tas de pierreries qu’on nomme constellations, que les néons de leurs ombres couvrent, et qu’entrevoit parfois notre œil terni quand la panne d’électricité entrouvre le sombre écrin de l’infini : il est devenu aveugle parce qu’on ne lui a pas laissé le temps de jouer.
Tandis qu’on lui apprenais le langage parlé et écrit, et tout ce qui s’en suit, il sentait ce langage recouvrir la réalité d’une épaisse couche de concepts, d’idéalisations faites par d’autres, une couche appelée érudition ayant peu de choses à voir avec la connaissance.
Il sentait qu’il allait être bien embarrassé de tous ces mots, mais il n’avait pas les mots pour le dire…

 

Ce post est un remaniement d’un texte que j’avais publié il y a plus de dix ans sur photocopies (avec quatre autres textes dont Rêve d’avenir) à quelques dizaines d’exemplaires, et sur Internet également (jusqu’à la fin de l’été 2001).

[1Voir Derck Denton, L’émergence de la conscience de l’animal à l’homme, 1998.

[2Alain Caillé, Théorie anti-utilitariste de l’action, en se référant à des travaux de Andrew Meltzoff et Keith Moore.

[iForme et structure, sur le culte du nouveau dans notre siècle, in Pour la forme.

[3Michel Henri, Ce que la science ne sait pas, in La Recherche N°208, mars1989.

[4Oui, nos sens aussi. Ils – c’est-à-dire une partie d’entre-nous qui sont payés pour ça – ils brouillent notre perception du monde, nous plongent dans un brouillard permanent de sons, de couleurs et de mouvements incessants.

 
 
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