Ames perdues

Les voix humaines - Sinnerman

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samedi 5 septembre 2009

En 1968, sur la télé espagnole…

 
Je ne sais pas si cela se passait au mois de mai. Ni si ce groupe était beaucoup connu en Espagne à l’époque. Quoi qu’il en soit, il ne s’agissait pas d’une grande vedette – même temporaire –, mais il ne s’agissait pas du chant du peuple non plus. Enfin, il s’agissait de la télé.

La télé, avec la radio, fabrique d’habitude des vedettes et des tubes dont ils nous inondent les oreilles. Tellement qu’aujourd’hui bon nombre de blogueurs utilisent YouTube (ou DailyMotion… [1]) pour faire chanter sur leurs blogs des… vedettes.

Bon, c’est vrai qu’il y en a eu de très talentueuses, des vedettes, peut-être même qu’il y en a encore. C’est vrai que l’interprétation de Sinnerman par Nina Simone est très belle. Mais le talent se rencontre partout et je ne suis vraiment pas certain qu’il soit plus fréquent chez les vedettes que chez les autres, tous les autres. Nous.

 
Les vedettes nous ont volé notre voix. Nous aussi pouvons chanter, ce serait tellement bien de s’en rappeler enfin, et de s’y mettre ! Au lieu de cela nous sommes là, muets devant nos écrans, et que font la plupart d’entre-nous lorsqu’ils se baladent sur YouTube ? Ils vont d’un tube à l’autre, d’une vedette à l’autre, et passent ainsi à côté de richesses insoupçonnées !
Bon, d’accord, quelques-unes des chanteuses de la vidéo ci-dessus feraient bien de travailler encore leur voix, mais pourquoi se trouvent-elles aujourd’hui dans la situation d’en avoir besoin (j’en connais un autre, d’ailleurs) ? Parce que nous ne chantons plus, dès l’enfance nous ne chantons plus, presque plus.

Nous nous sommes trop souvent assis devant la télévision et avons trop souvent allumé la radio, et je ne parle pas du baladeur ! Nous ne voulons pas le voir, mais l’espace triangulaire qui se trouve devant chaque écran de télévision est une zone semblable à ce qu’est, selon la légende, le "triangle des Bermudes" : qui s’y aventure se met hors du monde humain. De ce triangle-là personne ne revient entier, et s’y rendre est un acte de soumission, d’allégeance. On ne s’assoit pas devant la télévision, on se couche. Il n’y a pas d’autre endroit où l’impuissance soit plus grande : nous n’y pouvons jamais répondre, nous n’y pouvons rien donner, seulement recevoir, et recevoir la même chose que des millions d’autres personnes, en même temps. Cette puissance médiatique est aussi dangereuse pour l’esprit de chacun et pour l’esprit du peuple, pour l’âme de chacun et pour l’âme du peuple, que l’industrie et l’armement nucléaire pour notre vie biologique, pour nos corps.

Nous ferions bien mieux d’éteindre nos téléviseurs, et nos ordinateurs aussi, pour sortir dans la rue et nous mettre à chanter – pour commencer –. Cela nous ferait du bien. En plus, nous pourrions nous apercevoir que nous ne chantons pas si mal que ça.

 
Ceux-là par exemple : s’ils y avaient cru un peu plus ils auraient fait ce jour-là quelque chose de magnifique. Pourquoi n’y croyaient-ils pas, du moins pas tous ? Et en plus il est à craindre, hélas, qu’ils n’aient entrepris de chanter ainsi dans un lieu public que pour s’y filmer ! – même si cela nous permet d’en profiter.

Nous nous filmons, nous posons pour la photo. Est-ce bien cela que l’on appelle vivre ? Et si nous ne nous enregistrons guère, c’est uniquement parce que nous ne faisons pas de bruits : nous gardons notre silence et allumons les machines à sons. On devrait interdire les machines à sons.

 
Toute la journée, en particulier au petit matin et en fin d’après-midi, les hommes et les femmes vont et viennent, silencieusement, allant d’une chaine de production à une autre, de l’usine au supermarché. Pourquoi sont-ils silencieux ? A quoi songent-ils ? A leur vie qu’ils abandonnent, à leurs désirs perdus, à leurs enfants confiés à d’autres ? A quoi pensent-ils tandis qu’ils se déplacent avec une régularité de métronome, sans se rencontrer, dans les rues ? On dirait qu’ils emportent, en sortant de chez eux, le silence hébété du téléspectateur, leur misère.

Pourquoi ne se parlent-ils pas ? parce qu’ils croient ne pas avoir le temps ni l’endroit, parce que cela ne se fait pas, ce n’est plus à la mode, parce qu’il n’y a rien à se dire puisque tout est déjà dit par des voies mécaniques ? Il y a tant de dispositifs techniques prêts à brouiller les conversations et qui brouillent déjà les regards et les pensées : des hauts-parleurs, des écrans, des animateurs [2]… et, dans les zones d’effondrement, des dealers.

Ils nous ont dépossédés de nos voix.

 
Nous ne pouvons pas, nous ne pourrons pas toujours supporter ce silence humain et ce bruit mécanique infernal. Aujourd’hui nous nous étonnons lorsque nous entendons dans la rue, dans le bus… une voix humaine parlant d’elle-même, de son monde, de sa pauvre vie, qui parfois chante, crie, pleure. Une voix, oui, mais une voix seule, solitaire. Un fou, une folle qui passe… Chez certains d’entre-eux les paroles semblent surgir de la fin des années soixante. Ce sont des souvenirs d’une démocratie qui n’eut pas le temps de prendre forme et de se solidifier. Nous en croiserions beaucoup plus, de ces personnes bien vivantes mais perdues dans ce monde fou, si elles n’étaient pas rapidement dissimulées et rendues inoffensives. Il est difficile d’échapper longtemps à la camisole chimique.

 
Pour ne s’en tenir qu’à la chanson, il résulte de cet état de chose que si malgré tout nous nous mettons à chanter nous chantons tous la même chose. Par exemple la version "Nina Simone" de Sinnerman, comme s’il n’y en avait point d’autre, comme si, à la limite, chacun ne pouvait pas avoir la sienne… (je ne suis pas anglophone, hélas ! il en résulte non seulement que mon âme ne sera pas sauvée par le sermon de la vidéo suivante mais aussi que je ne comprend pas grand chose aux paroles de (des) Sinnerman (Sinner Man), mais il y a plusieurs versions, bien sûr, et des choses bien différentes, mais souvent belles, sous le même nom).

– On dit qu’en approchant d’Athènes, jadis, on reconnaissait la prestigieuse cité de Socrate au murmure que l’on entendait, qui s’amplifiait au fur et à mesure qu’on approchait.
– Un murmure, qu’était-ce ? Un fleuve hésitant, un flot de véhicule ?
– Rien de cela. On se déplaçait beaucoup à Athènes, mais à pied et sans hâte. On marchait en conversant.
– …
– …
– Et ce murmure dont vous me parliez, qu’était-ce ?
– C’était la voix humaine coulant de mille bouches et dévidant mille pensées. Riante ou triste, un chant s’en détachait parfois…

Des gens, un peu bizarres sans doute, rêvent que nous sortions tous dans la rue le 9 septembre prochain (le 09/09/09 – voir La marche du vivant ou La révolte des fourmis blanches). Je trouve aussi que ce serait bien de sortir et de se mettre à chanter. Cela nous ferait du bien. Nous commencerions par chanter, puis nous nous mettrions enfin à nous parler, puis…
Cette date-là ou une autre…

Quoique, ce serait encore mieux dès aujourd’hui.

C’est le week-end ? Et alors ? La révolution peut bien commencer un week-end, non ?

 

PS Merci tout de même à Love is a struggle de m’avoir, sans le savoir, montré ce beau sentier !


Pour les plus curieux et les passionnés, d’autres liens de vidéos :

Health & Happiness Family Gospel Band

The Sinner Man Clint Gregory

Wiley - Were You Gonna Run To (genre rap)

Bob Marley Sinner Man

Jenny Wilson - Sinner Man

Easternnaires 1994- Sinner Man

sixteen horsepower sinnerman

Black Diamond Heavies : Live : Oh, Sinnerman

oh sinner man

Oh Sinner Man featuring Forrest

Peter Tosh - SinnerMan

Lauryn Hill - Sinnerman (EXIT Festival 2007)

Oh Sinner Man ! Where you gonna run to ? (style "chants de marins" "celtique")

[1Mais sur Dailymotion il n’y a pas de sentiers à suivre, rien qu’un paysage chaotique (il n’est pas possible de s’y balader agréablement d’un lien à un autre, ils n’y sont presque jamais pertinents).

[2Bon, d’accord, il y a des gens biens parmi les animateurs, et qui font de bonnes choses. On peut en trouver aussi chez les flics, les journalistes, et même chez les patrons. Chez les banquiers  ? Ah, ça je ne sais pas, en cherchant bien peut-être…

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