Extraits

Charme et mécanique

Qu’est-ce que le progrès ?

Accueil > Bibliothèque > Extraits > Qu’est-ce que le progrès ?

vendredi 28 novembre 2008

« Comment se fait-il que l’idée de progrès, l’idée de base de ce que l’on peut à juste titre appeler la culture occidentale, se dévoile de plus en plus comme une simple superstition ? Est-ce que le progrès n’existe pas, et n’a jamais existé ; ou est-ce que l’on a trahi le véritable progrès ? Ou est-ce que le progrès dans un sens amène inévitablement la régression dans un autre ?

Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est la situation des arts. Je me pose le problème suivant : est-ce que le progrès technique et social vers la justice et l’égalité du bien-être doit nécessairement éliminer le rôle que les arts ont joué dans la société jusqu’à maintenant ? Est-ce que le confort rationnel de la vie va effacer tout luxe inutile et encombrant ?

Le problème que je considère comme le plus important est d’indiquer le véritable rôle du développement des arts dans tout progrès réel.

En disant cela, je m’inscris parmi ceux qui croient au progrès. Ceci demande une explication de ce que je veux dire par le mot progrès. En tant qu’artiste je refuse toute interprétation éthique du progrès considéré comme course vers le bonheur, la justice, etc… Progrès, c’est tout simplement le sentiment que l’on a quand on s’avance, par exemple dans un train, où l’on voit le paysage disparaître dans le sens contraire à sa direction. Le sentiment du progrès implique ainsi que l’on perd quelque chose en gagnant autre chose.

Il est évident que le progrès du train n’est un progrès que pour celui qui assiste en passager ou spectateur, direct et immédiat. Le train revient chaque jour ; les rails constituent un système fixe. Il n’y a aucun développement. Uniquement répétition, sauf pour un voyage. Le progrès est la participation à un mouvement. Ce n’est pas seulement un sentiment. En voyant à la gare le train voisin se mettre en route, on peut avoir le sentiment qu’on est soi-même déjà en route, mais ce n’est pas cela. Il faut s’avancer. Cependant dans un manège on participe aussi à un mouvement sans qu’il y ait véritable progrès. Ceci n’est pourtant pas juste : il y a progrès tant que l’on n’est pas retourné à son point de départ, tant que l’on n’a pas encore achevé le cercle. Le progrès est l’importance, ou la valeur en soi, des mouvements.


2/6
 (la suite par exemple ici, le début )

 

[…] (où il est question du progrès comme "ascension". Pour ce qui est du film ci-dessus, je ne veux pas suggérer que "le Progrès" n’est que succession de catastrophes et de massacres, non, d’ailleurs "l’espérance de vie" a beaucoup augmentée, comme chacun sait ; la désespérance également. Ah ! et puis aussi nous savons maintenant, grâce au "Progrès", que la terre est ronde et que notre soleil se balade à la périphérie d’une galaxie spirale ordinaire – sérieusement, cela ne me laisse pas indifférent.)

Pour se constituer vraiment comme le mobile qui synthétise en soi le devenir et l’être, il faut réaliser en soi-même l’impression d’allègement. Or, se mouvoir dans un mouvement qui engage l’être, dans un devenir de légèreté, c’est déjà se transformer en tant qu’être mouvant. Il faut que nous soyons masse imaginaire pour nous sentir auteur autonome de notre devenir. »

Asger Jorn, Charme et mécanique, sur le rôle du vandalisme dans l’histoire des arts, in Pour la forme, 1957 ;
Stanley Kubrick, Les Sentiers de la gloire, 1957.

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0