Extraits

Le mythe de la machine, tome II : Le Pentagone de la puissance
Librairie Arthème Fayard, dans la collection Le phénomène scientifique, 1974

La vie, la guerre, l’usine, le crime

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mercredi 12 novembre 2008

« [p.182]
A l’atelier ainsi qu’au foyer, il y avait beaucoup de tâches fastidieuses, nul doute ; mais elles s’effectuaient dans la société de ses compagnons, à un rythme permettant de bavarder et de chanter : il n’existait rien de pareil à la solitude de la ménagère moderne, à la tête d’une troupe de machines, accompagnée du grondement, du fracas et du bourdonnement de ses aides mécaniques. Hormis dans des industries d’esclaves comme la mine, la détente ludique, le plaisir sexuel, la tendresse domestique, la stimulation esthétique n’étaient pas tout à fait séparés, spatialement ou mentalement, du travail en cours.

Bien que le travail manuel amenât beaucoup de spécialités au plus haut niveau de perfection – nulle machine ne saurait tisser d’aussi fin tissu que la mousseline de Dacca, avec du fil numéro 400 –, une encore plus importante caractéristique était sa large diffusion, laquelle est une autre façon d’évoquer l’autonomie et l’indépendance essentielles de l’utilisateur d’outil. Rien ne prouve mieux la chose que les annales de l’exploration au-delà des mers, avec leur mention répétée de construction de bateaux capables de tenir la mer, afin de remplacer un vaisseau naufragé. "Le charpentier du navire, lequel accompagna l’armée de Cortès, dirigea la construction et le lancement sur le lac Texcoco de toute une flotte de brigantins assez grands pour porter des canons." Un tel mode de travail pouvait faire face à tous les cas d’urgence : ni la compétence ni la connaissance de la conception générale n’étaient limitées à quelques spécialistes. Le fait que nos gains actuels en "puissance en chevaux" aient été diminués par une perte en efficace "puissance en hommes", et surtout en puissance coopérante de l’esprit, reste encore à être suffisamment apprécié.

Karl Buecher rend compte de cette relation réciproque entre le travail artisanal et l’expression esthétique en son étude classique, Arbeit und Rhythmus, malheureusement jamais traduit en anglais ; et j’ai souligné, dans Art et Technologie entre autres, le fait que l’invention mécanique et l’expression esthétique étaient des aspects inséparables de la polytechnologie ancienne, et que jusqu’à la Renaissance, l’art lui-même demeura le domaine principal de l’invention. Le propos de l’art n’a jamais été d’économiser le travail, mais d’aimer le travail, une élaboration délibérée de la fonction, de la forme et de l’ornement symbolique afin de rehausser l’intérêt de la vie même.

Cette ancienne réciprocité entre le travail populaire et l’art populaire atteignit son apogée en musique entre les XVIIe et XIXe siècles : témoin Samuel Pepys, choisissant une servante en partie pour son aptitude à tenir sa partie de chant autour de la table familiale, ou Franz Schubert, qui, d’après la légende, transcrivit le chant de travail des sondeurs de rivière dans la mélodie et le rythme de son Nocturne en mi bémol majeur. Si la musique orchestrale atteignit son apogée dans les oeuvres symphoniques de Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert, ce fut peut-être parce qu’elle continuait manifestement de faire fonds sur le trésor de chants et danses populaires qui se trouvaient liés aux métiers ruraux : un héritage dont Verdi, dans un pays industriellement "arriéré" comme l’Italie, put encore profiter.

Si véritablement cette économie artisanale, antérieure à la mécanisation, avait été écrasée par la misère, ses travailleurs auraient pu passer le temps accordé aux célébrations de groupe et à l’édification d’églises à multiplier les mètres de textiles tissés, ou les paires de souliers raccommodés. Certes, une économie qui jouissait d’une longue série de jours de fête, chômés, dont cinquante-deux seulement étaient des dimanches, ne saurait être qualifiée d’appauvrie. Le pis que l’on puisse dire à son propos, c’est que, en sa concentration sur ses intérêts spirituels et ses satisfactions sociales, il lui arrivait de faillir à la protection suffisante de ses membres contre un pauvre régime hivernal et des périodes occasionnelles de famine. Mais une telle économie avait quelque chose dont nous avons maintenant presque oublié la signification, le loisir : non la liberté de ne pas travailler, façon dont notre culture actuelle interprète le loisir, mais liberté à l’intérieur du travail ; et, en même temps que cela, le temps de converser, de rêver, d’envisager la signification de la vie.

 

[p.197]
Après le XVIIe siècle, un nombre croissant de travailleurs anonymes furent exploités au profit de propriétaires absentéiste, également anonymes, invisibles et moralement indifférents.

Ainsi les divers éléments de l’industrie mécanisée contribuèrent-ils à supprimer les jugements de valeur traditionnels et les objectifs humains qui avaient contrôlé l’économie et lui avaient fait viser d’autres buts que la puissance. La propriété absentéiste, les entraves de l’argent, l’organisation directoriale, la discipline militaire furent dès le début les accompagnements sociaux de la mécanisation sur une large échelle. Cette suppression des limites eut pour effet de saper – et maintenant de presque entièrement détruire – les formes antérieures de la polytechnologie, et de la remplacer par une monotechnologie fondée sur l’accroissement de la puissance physique, la contraction, l’expansion ou le détournement des besoins humains vers ceux qui sont requis pour maintenir une telle économie en état de fonctionnement. L’activité même qui avait d’abord tant demandé à la mine, la guerre, à son tour contribua davantage à la mécanisation par le retour, dans l’industrie, à une discipline militaire et à des exercices quotidiens pour assurer l’uniformité des opérations et l’uniformité des résultats. Ce jeu réciproque entre la guerre, la mine et la mécanisation fut responsable, en fin de compte, de quelques-uns des problèmes les plus aigus que nous devons maintenant affronter.

Dès le début, je dois le souligner si nous voulons comprendre les menaces croissantes faites par la technologie à l’humanité, l’air ténébreux du champ de bataille et de l’arsenal souffla sur le domaine entier de l’invention industrielle, et affecta la vie civil. La machine de guerre hâta le rythme de la standardisation et de la production en série. A mesure que l’Etat territorial centralisé augmentait en dimension, en efficience, en maîtrise de richesses imposables, il était besoin de plus grandes armées, afin d’en renforcer l’autorité. Dès le XVIIe siècle, avant que le fer n’eût commencé d’être employé en larges quantités dans les autres arts industriels, Colbert avait créé des usines d’armements en France, Gustave-Adolphe avait fait de même en Suède, et en Russie, dès Pierre le Grand, il y avait 683 ouvriers dans une seule usine : un chiffre inconnu jusque-là.

Dans ces usines, la division des opérations en production de série avait déjà commencé, chaque ouvrier n’accomplissant qu’une série d’une opération ; en outre, la machinerie de meulage et de polissage était actionnée par énergie hydraulique. Sombart observa qu’Adam Smith eût mieux fait de prendre la manufacture des armes, plutôt que la fabrication des épingles, pour exemple de la mécanisation du processus de production, avec sa spécialisation et sa fixation de l’effort humain avant que la machine elle-même ne fût assez organisée pour prendre tout le travail en charge.

 
La standardisation, la préfabrication et la production en série furent toutes instaurées pour la première fois dans des arsenaux organisés par l’Etat, donc, notamment à Venise, plusieurs siècles avant la "révolution industrielle". Ce ne fut pas Arkwright, mais des fonctionnaires de la ville de Venise ayant la direction de l’arsenal, qui pour la première fois instaurèrent le système usinier ; et ce ne furent pas sir Samuel Bentham et Brunel l’Ancien qui les premiers standardisèrent la production navale, avec diverses moufles et planches taillées suivant une mesure uniforme ; en effet, plusieurs siècles auparavant, l’arsenal de Venise avait si bien maîtrisé le procédé de préfabrication qu’il pouvait assembler en un mois un vaisseau entier. Et, bien que la priorité pour la fabrication de machines avec des éléments standardisés et donc remplacables appartienne aux inventeurs de l’imprimerie à caractères amovibles, ce fut dans la production de mousquets que cette méthode fut pour la première fois largement adaptée : d’abord, dans l’innovation de Le Blanc, en France, en 1785, puis, en 1800, dans l’usine d’Eli Whitney à Whitneyville, sous contrat avec le gouvernement des Etats-Unis. "La technique de la fabrication aux éléments interchangeables, ainsi que l’observe Usher, fut donc instaurée en son shéma général avant l’invention de la machine à coudre ou de la moissonneuse. La technique nouvelle fut une condition fondamentale des grandes réalisations effectuées par les inventeurs et fabricants dans ces domaines."

 
Mais il y eut encore un autre endroit où la guerre força l’allure de l’invention et de la mécanisation, ni pour la première fois ni encore pour la dernière. Non seulement la fonte de canons constitua "le plus grand mutant du progrès technique en fonderie", et non seulement la "prétention de Henry Cort à la reconnaissance de ses concitoyens… reposa principalement sur la contribution qu’il avait apporté à la sécurité militaire", ainsi que le dit Ashton, mais les besoins en fer de grande qualité par vastes quantités allaient de pair avec l’accroissement du bombardement d’artillerie en tant que préparation à l’assaut, fût-ce en terrain découvert. L’efficacité de cette concentration de la puissance du feu se trouva démontrée par le brillant jeune artilleur Napoléon Bonaparte, qui devait faire trembler l’Europe avec son génie technologique, tout en liquidant la Révolution française.

Les calculs mathématiques et les expériences physiques qui augmentaient la précision de l’artillerie reflétaient les préoccupations militaires, plutôt que celles des arts industriels contemporains, avec leurs méthodes toutes faites ; et cette influence était si universelle que les rôles de l’ingénieur militaire, civil et mécanique, furent au début presque interchangeables. N’oublions pas que les mêmes besoins de précision dans le tir d’artillerie eurent comme résultat l’invention de l’ordinateur moderne.

Ce fut dans l’armée, en fin de compte, que le procédé de mécanisation fut pour la première fois efficacement appliqué sur une échelle massive à des êtres humains, grâce au remplacement des armées irrégulières de féodaux ou de citoyens, assemblées de manière intermittente, par une armée standard de soldats mercenaires ou conscrits, sous la discipline sévère de l’exercice quotidien, conçue pour produire des êtres humains dont les réactions spontanées ou instinctives seraient remplacées par des réponses automatiques aux ordres. "Il n’a pas à chercher à comprendre la raison" : tel fut le mot d’ordre du système entier ; l’acte et la mort s’ensuivaient.

L’enrégimentation militaire se révéla être l’archétype de la mécanisation collective ; en effet, la mégamachine qu’elle créa fut la plus ancienne machine complexe, formée d’éléments spécialisés, interdépendants, humains et mécaniques. Bien que perfectionnée à des fins militaires en Macédoine et dans l’empire romain, cette unité de puissance avait partiellement disparu en Occident avant de se trouver réintroduite au XVIe siècle, et perfectionnée par le prince Maurice d’Orange-Nassau. Ainsi le modèle du nouvel ordre industriel apparut-il pour la première fois sur le champ de parade et de bataille, avant de faire son entrée, tout armé, dans l’usine. L’enrégimentation et la production en série de soldats, dans le dessein d’obtenir un produit bon marché, standardisé, remplaçable, furent la grande contribution de l’esprit militaire au procédé mécanique. Et il ne doit pas nous surprendre que le premier sous-produit important de cette métamorphose ait été l’uniforme militaire lui-même.

 

[p. 210]
L’assemblage de l’image mécanique du monde, à partir du XVIe siècle, donna à tous ces efforts disparates l’unité subjective nécessaire afin d’assurer leur domination finale ; entretemps, la technologie elle-même, si longtemps enracinée dans l’agriculture, l’industrie de base à tous égards, et dans l’environnement régional, se délivra de ces vieux liens et peu à peu se transforma en une monotechnologie, concentrée sur la vitesse, la quantité, la domination. Un par un disparurent les facteurs qui tendaient à limiter le développement excessif de la technologie elle-même ; et une économie centrée sur la machine se mit à prospérer comme autrefois, dans les pampas argentines, le chardon du Canada quand son invasion détruisit le complexe écologique qui avait maintenu en équilibre l’environnement. Dans cette métamorphose, l’image mécanique du monde en toutes ses nombreuses manifestations subjectives joua un rôle peut-être aussi significatif que l’assemblage entier des inventions nouvelles.

Pour ceux qui étaient sensibles à l’image mécanique du monde, l’extension de la machine à toutes les activités humaines possibles était beaucoup plus qu’un moyen pratique de supprimer le fardeau du labeur ou d’accroitre la richesse. Tandis que s’éteignaient les préoccupations métaphysiques de la religion, ces nouvelles activités étaient ce qui donnait à la vie une signification neuve, si malheureux que les véritables résultats pussent paraître à n’importe quelle évaluation froidement rationnelle.[…]

Quand une idéologie entraîne des significations aussi universelles, et commande une telle obéissance, elle est devenue, en fait, une religion, et ses impératifs ont la force dynamique d’un mythe. […]

 
En face d’une telle idéologie, la polytechnologie était impuissante : elle n’avait nulle idéologie correspondante sur quoi faire fonds ; lorsqu’il fut contraint d’envisager ce fait, William Morris, l’archétype de l’artisan, passa au communisme marxiste.

Etant donné que tous les métiers, artisanats et professions dispersés, s’étaient développés à travers les âges, leur sous-jacente unité interne était pour une large part un héritage inconscient traditionnel, et leurs valeurs n’avaient pas encore été traduites en une philosophie, bien moins encore en une commune méthode systématique. Le contraste qu’avait souligné Descartes, et que nous avons déjà cité, entre une ville qui s’est développée graduellement, maison par maison, rue par rue, et la cité qui a été projetée en tant que structure unifiée par un seul esprit, serait valable pour le contraste similaire entre la diffuse tradition polytechnique et celle de la monotechnologie. Le système énergétique n’admet qu’un genre de complexité, celui qui se conforme à son propre système et appartient à la période en cours : un système si uniforme que ses éléments sont en réalité des parties interchangeables, comme conçues par un seul esprit collectif. »
Lewis Mumford, Le mythe de la machine, tome 2 : Le Pentagone de la puissance, 1967, traduction Léo Dilé (librairie Arthème Fayard dans la collection "le phénomène scientifique" dirigée par Serge Moscovici).


Les Sentiers de la gloire 5/6 (le début est ici, la fin )

 
 
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