Extraits

Voyage dans les provinces russes de la Baltique, Livonie, Esthonie, Courlande, 1851-1854
Revue Le tour du monde, 1865

Sang et feu, l’ordinaire escalade de la mort

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mercredi 28 février 2007

« Nous approchions de Dorpat, la ville de l’Université ; nous n’en étions plus qu’à sept verstes, quand tout d’un coup nous voyons les portes et les fenêtres d’une maison au bord de la route s’ouvrir à grand bruit. Il en sortit une foule d’étudiants qui se précipitèrent sur notre télègue, criant tous ensembles, et portant en main de grands pots et des verres remplis. C’étaient des étudiants d’une même corporation, qui venaient souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivés, en les embrassant d’abord, et en buvant ensuite avec eux, dans le même verre, un peu de bière forte et mousseuse.

Nous passons devant un marchand de kwass et des paysans qui chantaient : nous sommes à Dorpat.

Dorpat, Derpt ou Dœrpt, une des plus jolies villes des provinces baltiques, fut bâtie, en 1030, sur l’Einsbach. Gustave-Adolphe y fonda une université en 1630, université qui fut rétablie sur de nouvelles bases, en 1812, et devint le centre des études pour les provinces de Livonie, Esthonie et Courlande. Nombre de maisons affectent le style grec. Malgré les corporations remuantes des étudiants, divisés en nations, qui ne sont pas toujours d’accord, Dorpat a un grand air de tranquillité et de calme. C’était autrefois une ville de la Hanse, riche et populeuse. Elle fut détruite par les Russes ; les habitants subjugués furent internés quelques temps, comme suspects d’attachement à la Suède, dans l’intérieur de l’Empire, dont ils ne revinrent que six ans après.

Nous voici à Iggafer ; plus loin nous assistons, dans un petit village par lequel nous passons, à un lamentable spectacle. Il s’agissait du supplice des verges. Des troupes étaient rassemblées, des baguettes préparées, pour battre un homme, condamné à recevoir mille coups. Ce nombre de mille, qui nous étonne péniblement, n’a rien qui provoque l’épouvante dans le pays. Sans beaucoup d’appareil, le patient, nu jusqu’à la ceinture, fut placé à l’entrée de cette avenue qu’il avait à parcourir, non pas une fois, mais plusieurs, jusqu’à ce qu’à bout de force, il tombât, sans pouvoir plus se tenir ni se relever. De chaque côté, à droite et à gauche, debout, chaque soldat doit le frapper quand il passe, d’un coup vigoureux, sans pitié. Des officiers, derrière les exécuteurs, marqueront d’une croix blanche pour être battu lui-même, celui qui faiblira dans l’accomplissement de sa tâche. Les mains du condamné, ramenées par devant, sont attachées à la baïonnette d’un fusil que tient un soldat. Ce soldat dirigera la marche, la modérant de telle façon qu’elle ne soit jamais trop précipitée, et que la poitrine de l’homme rencontre la pointe du fer, s’il veut échapper par un mouvement, même involontaire, à la verge qui s’abaisse. Tout est bien prévu : le médecin est là, luxe de miséricorde ironique ; il déclarera si le supplicié ne peut être traîné plus loin sans mourir.

Le misérable, sur lequel allait s’appesantir cette hideuse torture, était convaincu de je ne sais quel crime, un meurtre, je crois. Dans un moment de colère, il avait tué quelqu’un hiérarchiquement supérieur à lui. Je ne veux point justifier le sang versé, mais le crime disparaissait devant l’horreur du châtiment. L’homme était non pas jeune, mais d’âge mûr, dans la pleine vigueur de la vie. Sa physionomie n’était point dure et n’avait rien de repoussant ; il ne semblait pas abattu ; il envisagea, d’un œil assez ferme, la route qu’il devait suivre. A ce moment il eût pu dire comme Damiens : "La journée sera rude."

Sur un signe des chefs, le soldat s’était mis à marcher. Il marcha. Pas une seule plainte durant cette première passe ; un sifflement aigu s’entendait, celui de la baguette, puis un son mat, que rendait à chaque coup cette chair frappée. Au deuxième tour, un cri éclata, un cri de bête fauve, arraché à l’homme ; la volonté n’était plus maîtresse. A partir de ce moment, il était vaincu ; ce furent des hurlements qui déchiraient l’air ; le sang coulait en longues larmes des plaies de ce corps tigré de bleu et de noir violet. Ses muscles se crispaient, il rentrait sa tête dans ses épaules, il se traînait sur le ventre, il se roulait, puis il était forcé de se relever. Des sanglots d’abord, puis des paroles à haute voix sortirent d’un groupe à côté de nous ; il y avait là les parents, et, parmi eux, la sœur de ce pauvre homme. Elle s’en alla… et il reçut ainsi plus de huit cents coups… Enfin, il ne put se relever.

Le médecin se pencha, il lui tâta le pouls, et il affirma que c’était assez… pour le moment.

J’ai su plus tard quelle fut la fin de cette scène.

L’homme mourut, sans avoir payé entièrement sa peine, suivant l’expression latine, réputé insolvable à l’égard de cette société, qui ne trouvera d’excuse, pour elle-même, quand on la jugera, que la barbarie du temps présent. Huit jours après le supplice, le frère du mort mettait le feu au village, et plusieurs personnes périrent ; l’incendiaire ne reparut plus. »
D’Henriet, Voyage dans les provinces russes de la Baltique, Livonie, Esthonie, Courlande, 1851-1854. Paru dans la revue Le tour du monde en 1865 (disponible sur Gallica.bnf.fr).

 

Dorpat/Derpt fut ainsi nommée au temps de la conquête par des croisés (la région était la dernière d’Europe à ne pas avoir été, jusqu’alors, christianisée – entre parenthèses, que vaut une religion qui n’étend son audience que par les armes ?) Dorpat s’appelait auparavant Yurev (ou Jurjev), et elle redevint Jurjev (ou Louriev) en 1893 jusqu’à l’indépendance de l’Estonie en 1918. Depuis, on la connait sous le nom de Tartu (enfin, en ce qui nous concerne, nous commençons à la connaître seulement depuis que certains murs sont tombés, car on l’avait subitement oubliée en 45).
Sources : answers.com et le wikipedia anglais, ainsi que "L’histoire de l’Estonie", de Jean-Pierre Minaudier, sur france-estonie.org.

Voir en ligne : Gallica

 
 
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