Extraits

Discours à l’Assemblée législative le 20 mai 1850
Librairie générale française, Ecrits politiques – Victor Hugo

Soyez tranquilles, vous êtes souverains

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mercredi 7 mars 2007

« Messieurs, vos rires me contraignent d’y insister. Oui, le merveilleux côté du suffrage universel, le côté efficace, le côté politique, le côté profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit électoral qui pesait, sans qu’on pût deviner pourquoi, mais c’était la sagesse des grands hommes d’état de ce temps-là, – qui sont les mêmes que ceux de ce temps-ci… – ; ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit électoral qui pesait sur une partie de ce qu’on nommait la classe moyenne, et même de ce qu’on nommait la classe élevée ; ce ne fut pas de restituer son droit à l’homme qui était avocat, médecin, lettré, administrateur, officier, professeur, prêtre, magistrat, et qui n’était pas électeur ; à l’homme qui était juré, et qui n’était pas électeur ; à l’homme qui était membre de l’Institut, et qui n’était pas électeur ; à l’homme qui était pair de France, et qui n’était pas électeur ; non, le côté merveilleux, je le répète, le côté profond, efficace, politique, du suffrage universel, ce fut d’aller chercher dans les régions douloureuses de la société, dans les bas-fonds, comme vous dites, l’être courbé sous le poids des négations sociales, l’être froissé qui, jusqu’alors, n’avait eu d’autre espoir que la révolte, et de lui apporter l’espérance sous une autre forme, et de lui dire : Vote ! ne te bats plus ! Ce fut de rendre sa part de souveraineté à celui qui jusque-là n’avait eu que sa part de souffrance ! Ce fut d’aborder dans ses ténèbres matérielles et morales l’infortuné qui, dans les extrémités de sa détresse, n’avait d’autre arme, d’autre défense, d’autre ressource que la violence, et de lui retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, à la place de la violence, le droit !

Oui, la grande sagesse de cette révolution de février qui, prenant pour base de la politique l’Evangile, institua le suffrage universel ; sa grande sagesse, et en même temps sa grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier dans l’exercice du même pouvoir souverain le bourgeois et le prolétaire ; ce fut d’aller chercher dans l’accablement, dans le délaissement, dans l’abandon, dans cet abaissement qui conseille si mal, l’homme de désespoir, et de lui dire : Espère ! l’homme de colère, et de lui dire : Raisonne ! le mendiant, comme on l’appelle, le vagabond, comme on l’appelle, le pauvre, l’indigent, le déshérité, le malheureux, le misérable, comme on l’appelle, et de le sacrer citoyen !

Voyez, messieurs, comme ce qui est profondément juste est toujours en même temps profondément politique : le suffrage universel, en donnant un bulletin à ceux qui souffrent, leur ôte le fusil. En leur donnant la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l’homme l’apaise.

Le suffrage universel dit à tous, et je ne connais pas de plus admirable formule de la paix publique : Soyez tranquilles, vous êtes souverains.

Il ajoute : Vous souffrez ? eh bien ! n’aggravez pas vos souffrances, n’aggravez pas les détresses publiques par la révolte. Vous souffrez ? eh bien ! vous allez travailler vous-même, dès à présent, au grand œuvre de la destruction de la misère, par des hommes qui seront à vous, par des hommes en qui vous mettrez votre âme, et qui seront, en quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.

Puis, pour ceux qui seraient tentés d’être récalcitrants, il dit :
– Avez-vous voté ? Oui. Vous avez épuisé votre droit, tout est dit. Quand le vote a parlé, la souveraineté a prononcé. Il n’appartient pas à une fraction de défaire et de refaire l’œuvre collective. Vous êtes citoyens, vous êtes libres, votre heure reviendra, sachez l’attendre. En attendant, parlez, écrivez, discutez, contestez, enseignez, éclairez : éclairez-vous, éclairez les autres. Vous avez à vous, aujourd’hui, la vérité, demain la souveraineté : vous êtes forts. Quoi ! deux modes d’action sont à votre disposition, le droit du souverain et le rôle du rebelle ; vous choisiriez le rôle du rebelle ! ce serait une sottise et ce serait un crime.

Voilà les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage universel.

Messieurs, dissoudre les animosités, désarmer les haines, faire tomber la cartouche des mains de la misère, relever l’homme injustement abaissé et assainir l’esprit malade par ce qu’il y a de plus pur au monde, le sentiment du droit librement exercé : reprendre à chacun le droit de force, qui est le fait naturel, et lui rendre en échange la part de souveraineté, qui est le fait social ; montrer aux souffrances une issue vers la lumière et le bien-être ; éloigner les échéances révolutionnaires et donner à la société, avertie, le temps de s’y préparer ; inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands peuples : voilà l’œuvre du suffrage universel, œuvre éminemment sociale au point de vue de l’Etat, éminemment morale au point de vue de l’individu.

Méditez ceci, en effet : sur cette terre d’égalité et de liberté, tous les hommes respirent le même air et le même droit. Il y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. Il y a un jour dans l’année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l’homme qui traîne des fardeaux, l’homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le sénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les représentants, le président de la république, et dit : La puissance, c’est moi ! Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie ! Quel accroissement de dignité pour l’individu, et par conséquent de moralité ! Quelle satisfaction, et par conséquent quel apaisement ! Regardez l’ouvrier qui va au scrutin. Il y entre avec le front triste du prolétaire accablé, il en sort avec le regard d’un souverain.

Or, qu’est-ce que tout cela, messieurs ? C’est la fin de la violence, c’est la fin de la force brutale, c’est la fin de l’émeute, c’est la fin du fait matériel, et c’est le commencement du fait moral. C’est, si vous permettez que je rappelle mes propres paroles, le droit d’insurrection aboli par le droit de suffrage. »
Victor Hugo, extrait de son discours à l’Assemblée législative le 20 mai 1850.

 
 
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