Pour qui l’on travaille

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lundi 12 février 2007

(écrit pendant l’hiver 2001-2002)

Le 11 septembre 2001, c’était en direct sur nos écrans, mais nous n’y avons vu que du feu. Ce soir-là et les jours suivants, tous les médias d’importance en Occident reprenaient comme un seul homme les ahurissants discours va-t-en-guerre de Bush et consort. J’étais effaré. Tout le monde proclamait en substance : « Tous derrière Bush et l’Amérique… », mais pourquoi répéter ces slogans guerriers, vous les connaissez trop bien !

Beaucoup de petits despotes à travers le monde ne se l’ont pas fait dire deux fois. Al-Qaïda a du soudainement se découvrir d’étranges affiliés un peu partout, en Asie, en Afrique, en Europe… des opposants aux régimes en place se sont fait arrêter, qui ne l’auraient pas été, des enfants sont morts, en Palestine et ailleurs, qui vivraient encore… Les médias ont trempé dans ce crime, par profes­sion­nalisme ; et nous tous qui continuons à faire ce qu’on nous ordonne dans les usines, les arsenaux, les laboratoires, les agences de marketing, nous tous, également, jour après jour fabriquons par professionnalisme notre complicité. Nous sommes tous américains.

Les murs de Londres avaient soudain été couverts d’une nouvelle affiche. Elle ne portait pas de légende et représentait simplement la monstrueuse silhouette de trois ou quatre mètres de haut d’un soldat eurasien au visage mongol impassible, aux bottes énormes, qui avançait à grands pas avec, sur la hanche, une mitrailleuse pointée en avant. Sous quelque angle qu’on regardât l’affiche, la gueule de la mitrailleuse semblait pointée droit sur vous.

Ces affiches avaient été collées sur tous les espaces vides des murs et leur nombre dépassait même celles qui représentaient Grand Frère. Les prolétaires, habituellement indifférents à la guerre, étaient excités et poussés à l’un de leurs périodiques délires patriotiques. Comme pour s’harmoniser avec l’humeur générale, les bombes-fusées avaient tué un nombre de gens plus grand que d’habitude. L’une d’elles tomba sur un cinéma bondé de Stepney et ensevelit sous les décombres plusieurs centaines de victimes. Toute la population du voisinage sortit pour les funérailles. Elle forma un long cortège qui dura des heures et fut, en fait, une manifestation d’indignation. Une autre bombe tomba dans un terrain abandonné qui servait de terrain de jeu. Plusieurs douzaines d’enfants furent atteints et mis en pièces. Il y eut d’autres manifestations de colère. On brûla l’effigie de Goldstein. Des centaines d’exemplaires de l’affiche du soldat eurasien furent arrachés et ajoutés aux flammes et un grand nombre de magasins furent pillés dans le tumulte. Puis le bruit courut que des espions dirigeaient les bombes par ondes, et on mit le feu à la maison d’un vieux couple suspect d’être d’origine étrangère. Il périt étouffé.

De la lecture du journal Le Monde daté jeudi 15 novembre 2001 : Il paraît que nous sommes en guerre contre Al-Qaïda et qu’actuellement Al-Qaïda se trouve dans des « réseaux de tunnels et de grottes » quelque part en Afghanistan. Mais rassurez-vous, braves gens, on les bombarde… C’est Grand Frère qui parle par l’entremise du Monde. Il est gentil, Grand Frère. Il va protéger la belle civili­sation occidentale des Forces du mal. Ce qu’on est bien chez nous, et comme nous sommes bons et innocents, nous la valetaille des grands prédateurs, nous les employés, nous les petits frères et sœurs unis dans la toile obscure.

Interview d’un américain publié le 22 novembre par le même journal : « Les talibans étaient nos alliés, ils sont devenus nos ennemis. L’Alliance du Nord est notre alliée, mais pour combien de temps ? » Quelle importance ! « en dépit des regroupements qui se succèdent à peu d’intervalle, c’est toujours la même guerre » (Théorie et pratique du collectivisme oligarchique, Emmanuel Goldstein, chapitre 3, La guerre c’est la paix).

La société industrielle a été attaquée en son double cœur, Manhattan et le Pentagone. Ce double cauchemar, c’est le symbole du "Monde libre" et de sa "Justice immuable" ! L’atta­quant ? nous n’en saurons rien : l’Autorité américaine a décidé d’utiliser des tribunaux militaires, ceux qui pourraient nous éclairer sur l’origine et le déroulement de l’attaque ne le pourront pas. Déjà bon nombre de prisonniers sont tenus au secret, plusieurs à Guantanamo commencent à sombrer dans la démence, et l’on ne compte plus les morts mystérieuses.

Nous ne savons rien de ce qui s’est passé à Washington le 11 septembre. Un avion de ligne détourné a détruit une petite partie du Pentagone ; bien ; mais il a été question d’explosions et de voiture piégée dont on ne parle plus, n’étaient-ce que rumeurs ? Comment était occupée la partie touchée de l’édifice, partie qui venait de subir des travaux de rénovation ? Qui est mort et comment ? De telles questions sont moins photogéniques que les tours effondrées : quel meilleur moyen, pour cacher un assassinat, qu’un massacre ? Ce sont là des questions parmi d’autres. S’agissant d’événements aussi graves, devons-nous nous contenter de ce flou artistique ?

Automne 1998, opération "Renard du désert" et affaire Lewinsky. Voici ce qu’on pouvait lire dans le Monde daté 9 octobre 1998, sous le titre "Comment le procureur Starr a piégé Bill Clinton" : « Les chroniqueurs judiciaires les plus chevronnés ont dit leur stupeur devant l’acharnement et la brutalité de l’équipe Starr (pas moins de cent cinquante enquêteurs à plein temps). Hillary Clinton a dénoncé "un vaste complot mené par la droite" contre son mari. Un complot, peut-être pas, un piège, sûrement. […] Militante républicaine, Linda Tripp est à la Maison Blanche, dans des fonctions de bureaucrate moyenne, depuis l’administration Bush. Elle y reste sous Clinton avant d’être mutée, contre son gré, au service des relations publiques du Pentagone. C’est là qu’elle rencontre Monica Lewinsky, ex-stagiaire à la Maison Blanche, elle aussi "déplacée" au Pentagone sur ordre de l’entou­rage du Pré­sident. » Mais, au Pentagone, il y a des gens qui savent imposer leurs vues. Il y en a aussi dans l’industrie. Et ils ont des projets à long terme. Dans le beau "Monde libre" d’aujourd’hui, on fabrique des scandales à partir de rien, et on laisse aller en paix ceux qui forniquent avec la Mort.

Le Monde daté 19 décembre 1998, Richard Haas, Ancien conseiller du président Bush (le père) pour le Proche-Orient, à propos de l’offensive contre l’Irak : « Le but de ces bombardements est de convaincre les Irakiens, y compris les militaires, qu’ils paient un prix énorme pour le maintien au pouvoir de Saddam. Un objectif secon­daire est de stimuler les oppositions internes. Ce qui m’inquiète, c’est que le niveau des bombardements est trop modeste pour parvenir à ces résultats. Les bombardements pourraient créer un contexte favorable au renforcement de l’opposition à Saddam. Mais il faudrait des bombardements plus ambitieux, sans limitation de durée. Pourtant, je ne vois pas la nécessité d’envoyer des troupes sur le terrain, une telle décision ne serait pas soutenue par l’opinion américaine. » Belle incongruité qui consiste à vouloir stimuler la vie politique d’un peuple en le bombardant. Cette idée émane du Monde libre, d’un Etat qui se dit lui-même démocratique ! « Savez-vous, nous dit Grand Frère, nous réduisons le peuple irakien à la misère, mais c’est pour son bien et pour la liberté. »

On a dit à l’époque que l’attaque américano-britannique contre l’Irak avait pour but de retarder la mise en accusation de Clinton. Après tout peut-être, mais cela ne fait que déplacer la question qui devient "quel est le but de la mise en accusation de Clinton ?" Tout cela est bien difficile à comprendre, sachant qu’il n’y a pas plus de pétrole dans le Golfe que dans la Caspienne, et que l’Occident, Etats-Unis en tête, n’est pas en train de brûler la planète dans ses chaudières, souvent délocalisées d’ailleurs. Il faut faire mine de croire ce qu’on nous dit, ce que Grand Frère nous dit. C’est bien ce que tout le monde, ou presque, a fait ! Cette attitude-là se pratique encore beaucoup cette année, hélas !

Automne 2000, élections américaines. On découvre qu’un pays qui prétend imposer au monde entier sa conception du commerce mondial n’a pas pris la peine d’unifier les procédures de vote en cours dans les différents Etats qui le constituent. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, pourquoi faire clairement quand on peut tricher dans l’obscurité ? « L’idiot du village global [Bush (le fils), "qui ne semble pas capable d’écrire – ni de lire – une page gram­maticalement correcte"] sera-t-il président des Etats-Unis ? » (Jean-Philippe Belleau, professeur à l’université du Massachusetts, Le Monde daté 17 novembre 2000). L’idiot en question – ou plutôt ceux qui le conduisent – avait déjà dû se battre avec acharnement pour que son propre parti consente à le présenter comme candidat. Il n’avait pas hésiter – enfin, ceux qui le conduisent – à faire appel au soutien de prédicateurs intégristes, sorte de mollahs ou d’ayatollahs d’Amérique. La campagne électorale française, en ce moment, ne brille pas non plus par l’honnêteté des méthodes et la valeur des arguments : de vieilles affaires gardées en réserve des années ressortent en même temps, on en invente aussi. Mais tout de même, en Amérique, cela se fait à une autre échelle. Comme on y est grand dans le bénéfice, on l’est dans la turpitude… et dans le crime.

Les hommes petits mais grands de vénalité qui actuellement gouvernent ce pays, ne nous cachent d’ailleurs pas leur curieuse conception de la démocratie. Le Monde daté 29 novembre, Paul Wolfowitz, secrétaire américain adjoint à la défense : « Il y a encore énormément de travail à faire dans le sud du pays. Un de nos objectifs stratégiques majeurs est de développer une opposition plus active parmi les Pachtounes. Tous les rapports que nous recevons suggèrent que les progrès de diverses forces d’oppositions sur Kandahar sont réguliers, mais lents ». Les maîtres d’Amérique – comme bien d’autres – ont une conception de la vie politique très services secrets ! Du point de vue idéologique ils ne sont pas si réactionnaires, ils sont dans le sens actuel de l’Histoire avec leur conception cybernétique des organisations humaines, version policière.

On peut avoir du mal à imaginer la responsabilité directe de membres de la CIA et du gouvernement des Etats-Unis dans les événements du 11 septembre, à cause de l’ampleur du crime, ou avoir du mal à admettre leur innocence à cause de la quantité et de la qualité des liens entre les pouvoirs occidentaux et les islamistes, à cause de l’existence d’avertissements en provenance d’autres pays, et à cause de la présence dans les geôles américaines, avant le 11 septembre, d’un adepte du pilotage et du paradis d’Allah. Une chose est cependant certaine : la coalition d’intérêts privés au pouvoir en Amérique se sert du crime pour raffermir son pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur, dans le seul but de poursuivre plus à l’aise ses objectifs initiaux. Rien n’a changé pour elle, sinon qu’elle a maintenant les mains libres. Cette coalition ne fait certainement pas la guerre au terrorisme et j’ai honte d’avoir à le dire – mais les hommes aiment tant ne rien voir qu’ils n’ouvrent plus les yeux que devant des écrans : d’un automne à l’autre, d’une comédie électorale aux deux tours effondrées de Manhattan, il y a eu un coup d’Etat aux Etats-Unis.

Toujours, les hommes veulent oublier que les plus puissants parmi les maîtres du monde se soucient fort peu du bonheur des gens, et que c’est pour cela qu’ils sont les plus puissants, hélas ! La technocratisation, la multiplication des organisations intergouver­nementales et des consortiums industriels internationaux ne doit pas faire oublier – au contraire – que ce sont des hommes qui donnent leur force aux organisations humaines… leur force ou leurs faiblesses, leur vie ou leurs crimes. Non, ce ne sont pas les systèmes qui comptent ! [1]

Journal daté 18-19 novembre, page 4 : « Joe le GI revient en héros dans les vitrines de Noël. Joe le GI n’est pas vraiment une nouveauté. Créé en 1964 en pleine guerre froide, par l’entreprise Hasbro, il incarne d’abord le soldat victorieux de la seconde guerre mondiale et remporte un franc succès jusqu’à la guerre du Vietnam, où il est carrément boudé. » On nous apprend que « L’été dernier, Hasbro tente une nouvelle percée. Le 11 septembre puis la guerre en Afghanistan emballent les ventes. » "L’été dernier…", voilà une information qui n’est pas à négliger et un industriel qui connaissait mieux que moi l’équipe Bush ! Aussi bien, peut-être, que la com­pagnie Enron, la vache à lait de cette bande, qui peut bien disparaître maintenant.

Cela vient-il d’une illusion due à mon choix de perspective ? Tout ce qui se passe depuis l’été dernier semble venu comme d’une bande magnétique, sans grande fausse note dans la succession des événements. Quoiqu’on puisse imaginer que certaines actions aient trop bien marché – si j’ose dire –, que d’autres, peut-être, aient complètement échoué, et qu’un tas d’événements opportunistes se soient greffés sur l’ensemble, tout semble se dérouler fort bien et tendre vers un but, un seul : mater le monde une fois pour toute, le terroriser, reprendre sur une base plus solide les affaires où elles avaient été un peu laissées il y a quelques années, refaire le coup des bombes sur Nagasaki et Hiroshima, imposer la guerre perpétuelle, assurer un nouveau demi-siècle de domination à la puissance américaine et, au-delà, aux pouvoirs et aux industries d’Occident. Car les maîtres en terreur ne sont pas ailleurs, ils sont bien là où s’activent les petites fourmis industrieuses dont on a vu récemment la caricature à genoux à Guantanamo. Il ne manque pas, au nord du monde, d’hommes ivres de leur puissance.

 

P.S. J’ai en fait commis ce texte pendant l’hiver 2001-2002. J’avais à l’époque renoncé à le publier par peur d’avoir raison et de n’être lu que par la police. C’est dire quel degré de délire j’avais alors atteint. Je le livre aujourd’hui, maintenant que le temps a passé, afin que chacun sache à quoi s’en tenir quant à la santé mentale de l’auteur du site Le devenir.

[1(note ajoutée le 10 février 2009) Propos un peu excessif (on se laisse emporter quelquefois par une idée…). Il m’arrive également de dire des instruments de musiques que "l’important, c’est le musicien qui en joue", il n’empêche qu’on peut difficilement faire avec une flute la même chose qu’avec une grosse caisse.

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