Extraits

Simple Épopée
Revue L’effort Libre, Poitiers, avril 1912

Les nouvelles de là-bas

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dimanche 18 mars 2007

« Quelques figures faisaient autorité chez les Brussois. Il y avait Frédéric, le vieux Frédéric, qu’on vénérait à la mode antique, par la soumission et le respect. Il avait un grand corps, qu’on eût dit taillé en plein cœur de chêne. La vieillesse avait sabré de rides ses joues durcies ; un collier de barbe y tendait sa toile d’araignée, qu’une verrue énorme perçait, dos ronds d’insecte, avec des poils en touffe qui semblaient les pattes repliées d’une bête morte. D’ailleurs, les mouches ne s’y laissaient pas prendre et faisaient l’équilibre sur le petit mamelon. A la chapelle, dans la petite niche où la flamme des cierges tirait la langue, il existait une tête de saint Jean avec des yeux plus ronds que des billes et la bouche fendue comme un grelot. Un sculpteur, naïf et sincère, l’avait trouvée en fouillant, d’une lame embarrassée, son bloc de chêne. Et les clartés du vitrail la caressaient, depuis bientôt deux siècles, pour la polir. M. le Curé y voyait là une image fidèle de la patience, et de l’éternité, qui est une patience solennelle ; mais le commun, inapte aux abstractions, s’attachait à détailler seulement sur le saint visage les traits de Frédéric, avec les entailles du ciseau et les angles rigides. On montrait aux curieux des environs et d’ailleurs, celui-là qu’à son portrait à l’église. On le trouvait très facilement aux abords du portail, où il semblait arriver tout juste, et par hasard, s’mettre à la disposition de ces messieurs et dames.

– C’est-y drôle que pour une fois que j’ma trouvé là, c’est vous qu’en profitez, disait-il. – Et les visiteurs se félicitaient de cette coïncidence et savaient s’en souvenir au moment opportun. Il soulevait alors, du bout, son vieux chapeau imperméable de crasse et aux ailes pendantes d’oisillon meurtri ; et il allait, de son pas régulier de jouet mécanique, faisant sonner sa canne sur le pavé, hélant les camarades. D’aussi loin qu’il apparaissait, les enfants, en chantant, accouraient à sa rencontre. Le tavernier Bouchard suivait, cahotant de la bedaine, ou bien roulant comme une boule à travers ses jambes de gnome ivre, le tout simulant assez bien un jeu fantastique de quilles ; son tablier gonflait comme la voile, sous l’effort de sa respiration entrecoupée, sifflante, crachante, de monstre apoplectique. Sa femme l’accompagnait, de loin, empêtrée qu’elle était dans ses jupes ; son rire, qui découvrait deux rangs de dents blanches, écartait jusqu’aux oreilles, à la façon d’un rideau et par une sorte de bourrelet de chair, ses lèvres rouges, et rendait un bruit précipité de glou-glou. Et l’on allait, de compagnie, vider quelques chopes de bières. Il y avait là Bailly, le forgeron, qui s’asseyait à rebours sur les chaises ; et le boulanger, Lamy, long et pâle dans sa blouse blanche, les mains retenues aux poches par les pouces ; et Ragout, le boucher, narines battantes et le visage saignant presque. Des bûcherons passaient, crochets ballants et tintants, la chevelure saupoudrée encore d’éclats de bois ; et ils se joignaient au groupe. Frédéric détaillait les nouvelles de là-bas ; car il faut dire que son grand-père, Michu qu’il s’appelait, était allé à Paris. Oh ! il y a longtemps ; si longtemps, que nul n’en a jamais douté, car il est de ces choses qui sont si lointaines que nul ne songe à les contester. Frédéric était donc mieux qualifié que quiconque pour parler de la Ville inconnue. On y pensait souvent, on en parlait davantage. Il est avéré qu’on parle mieux et plus longuement des choses que l’on ignore que de celles que l’on connaît, parce que l’on s’y taille quelque mérite ; et puis le sujet est moins limité.

– Frédéric, si c’est qu’t’allais à Paris, dit une voix. A voir si ç’a pas changé. – Toutes les têtes, alors, secouèrent sur les tables une approbation muette et répétée. Frédéric songeait, les yeux démesurément ouverts, comme des fenêtres qui s’ouvrent brusquement. Et comme l’émotion, en un instant, venait d’atteindre à son comble, il n’en fut plus autrement question ce jour-là. »
Paul Lombard, Simple Épopée, texte publié dans la revue L’EFFORT LIBRE (Poitiers) en avril 1912.

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