Extraits

La guerre des salamandres
Bibliothèque Marabout - Fantastique (Artia, Pragues et Gérard et C°, Verviers. 1969

Toutes les usines, toutes les banques, tous les Etats

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lundi 26 mars 2007

« A cette époque, l’histoire est en quelque sorte fabriquée en série ; c’est pour cela que le rythme de l’histoire s’accélère considérablement (on estime que sa vitesse est de cinq fois supérieure à celle du passé). Aujourd’hui, nous ne pouvons plus patienter plusieurs centaines d’années avant qu’il se passe quelque chose de bon ou de mauvais dans le monde. Par exemple, les grandes migrations qui, autrefois, durèrent plusieurs siècles, auraient pu être complètement réalisées en trois ans, compte tenu de l’organisation actuelle des transports ; sans quoi, l’opération n’aurait pas été rentable. Il en va de même pour la liquidation de l’empire romain, la colonisation des continents, le massacre des Indiens, etc. Aujourd’hui tout cela pourrait être réglé incomparablement plus vite, si les travaux étaient confiés à des entrepreneurs disposant de capitaux suffisants.

[…]

Contrairement à ce qui s’était passé pour les hommes quand ils avaient colonisé la planète, la dissémination des salamandres se faisait à grande échelle et selon un plan ; si l’on s’en était remis à la nature, cela aurait sûrement pris des siècles et des millénaires ; que voulez-vous, la nature n’est pas et n’a jamais été aussi entreprenante et efficace que la production et le commerce humain. […]

Evidemment, la dissémination des salamandres ne se fit pas partout sans obstacles ; parfois des cercles conservateurs s’opposèrent vivement à l’introduction de cette nouvelle main-d’œuvre qu’ils considéraient comme faisant une concurrence déloyale aux travailleurs humains. […] Pour dire la vérité, ils étaient assez nombreux, ceux qui s’élevaient contre les salamandres, mais il en a toujours été ainsi : chaque nouveauté, chaque progrès se sont heurtés à l’opposition et à la méfiance. Cela s’est produit pour les machines, cela se produisait de même pour les salamandres. Ailleurs, il y eut des malentendus d’une autre nature, mais grâce à l’action de la presse mondiale qui appréciait les grandes perspectives du commerce des salamandres, grâce aussi à une publicité abondante et grassement payée, l’implantation des salamandres dans toutes les parties du monde fut souvent accueillie avec un vif intérêt, voire avec enthousiasme.

[…]

Il semblait enfin que les dernières limites que la mer fixait à l’essor des hommes avait disparu ; on était entré dans une ère radieuse faite d’immenses projets techniques ; les hommes sentaient qu’ils venaient seulement de devenir les maîtres de la terre, grâce aux salamandres qui avaient choisi le bon moment pour leur entrée sur la scène mondiale, appelées, pour ainsi dire, par la nécessité historique. Il est hors de doute que cette immense dissémination des salamandres n’aurait pu se produire si notre ère technique ne leur avait préparé tant de tâches et un si vaste domaine d’emploi permanent. […]

La science contribua également à l’heureux développement du commerce des salamandres ; sans perdre de temps elle se lança dans l’étude des salamandres du point de vue physique et intellectuel.

[…]

Les gens commencèrent enfin à considérer les salamandres comme quelque chose d’aussi banal qu’une machine à calculer ou un automate ; ce n’étaient plus, à leurs yeux, de mystérieuses créatures sorties, on ne sait à quelle fin, de tréfonds inconnus. En outre, les gens ne trouvent jamais de mystère dans ce qui leur rend service, dans ce qui leur profite, mais seulement dans ce qui leur nuit, dans ce qui les menace ; et puisque, comme on l’a vu, les salamandres étaient des créatures très utiles, à multiples emplois, elles étaient entrées dans l’ordre des choses normal et rationnel.

[…]

C’était une grande époque ! "Nous sommes les hommes de l’Age des Salamandres", disait-on avec un légitime orgueil ; voila bien autre chose que cet ancien Age des Hommes avec ses petits travaux lents, minutieux et futiles qu’on appelait art, culture, science pure et que sais-je encore ! Les hommes véritablement conscient de l’Age des Salamandres ne vont pas perdre leur temps à cogiter sur l’Essence des Choses ; ils ne s’intéresseront qu’à la quantité et à la production en série ; tout l’avenir du monde consiste à élever sans cesse la production et la consommation : donc, il faut toujours plus de salamandres pour produire plus et manger. Les salamandres représentent tout simplement la Quantité ; leur mérite historique est d’être si nombreuses.

[…]

La terre se souleva avec un bruit terrible comme une banquise brisée, pour se désagréger quelques secondes plus tard, en un immense rideau de fumée, de sable et de fragments de roche. Il faisait noir comme en pleine nuit et le sable retomba dans un rayon de cent kilomètres ; quelques jours plus tard, une pluie de sable s’abattit même sur Varsovie. Après cette magnifique explosion, il resta tant de sable fin suspendu dans l’atmosphère que, jusqu’à la fin de cette année-là, les couchers de soleil dans toute l’Europe furent extraordinairement beaux, d’un rouge de sang, et flamboyants comme ils ne l’avaient jamais été.

[…]

Ce jour-là – c’était le 11 novembre, à une heure du matin – un violent tremblement de terre se fit sentir à la Nouvelle-Orléans ; plusieurs bicoques du quartier nègre s’effondrèrent ; des gens, pris de panique, se précipitèrent dans les rues, mais la secousse ne se répéta pas ; il y eut seulement la ruée brève et furieuse d’un cyclone hurlant qui brisa les carreaux et emporta les toits dans les rues nègres ; plusieurs dizaines de personnes trouvèrent la mort ; sur ce, il y eut une violente averse de boue.

[…]

Le Chief Salamander, dont chacun connaît aujourd’hui les idées généreuses et modernes, s’engage, lors des prochains changements nécessaires de la surface terrestre, à épargner le plus possible les vies humaines ; l’inondation des continents se fera graduellement pour éviter la panique et les catastrophes inutiles.

[…]

Que faire, peut-être le monde sera-t-il englouti et submergé ? Mais au moins cela se produira pour des raisons politiques et économiques généralement reconnues, au moins cela se fera-t-il avec l’appui de la science, de la technique, et de l’opinion publique et avec toute l’ingéniosité dont les hommes sont capables ! Pas de catastrophes cosmiques, mais seulement des raisons économiques, politiques et d’Etat… On ne peut rien contre cela.

[…]

– Je m’en vais te dire quelque chose : tu sais qui continue encore – alors que le cinquième de l’Europe est submergé – à fournir des explosifs, des torpilles et des foreuses aux salamandres ? Tu sais qui travaille fiévreusement jour et nuit dans les laboratoires pour trouver des machines et des produits encore plus puissant pour balayer le monde ? Tu sais qui prête de l’argent aux salamandres, tu sais qui finance cette Fin du Monde, tout ce nouveau Déluge ?
– Je sais. Toutes les usines. Toutes les banques. Tous les Etats. »
Karel Čapek, La guerre des salamandres, 1936. Traduction Claudia Ancelot.

 
 
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