Extraits

Les possédés
Le livre de poche, Librairie générale Française, 1972

Bouffonnerie ?

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mercredi 18 avril 2007

« – Je propose de voter pour savoir jusqu’à quel point le désespoir de Chigalev concerne la cause commune et en même temps s’il vaut ou non la peine de l’écouter, décida gaiement l’officier.

– Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, intervint enfin le boiteux. Il parlait en général avec une sorte de sourire ironique, si bien qu’il était au fond difficile de savoir s’il parlait sincèrement ou s’il plaisantait.. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Mesdames et Messieurs. Monsieur Chigalev se consacre trop sérieusement à sa tâche et de plus il est trop modeste. Je connais son livre. Il propose, à titre de solution définitive du problème, le partage de l’humanité en deux parties inégales. Un dixième obtient la liberté individuelle et des droits illimités sur les neuf autres dixièmes. Ceux-ci doivent perdre leur individualité et devenir une sorte de troupeau et, par une obéissance absolue, parvenir, au moyen d’une série de transformations, à l’innocence primitive, quelque chose comme le paradis primitif, quoiqu’ils doivent cependant travailler. Les mesures que préconise l’auteur pour enlever la volonté aux neuf dixièmes de l’humanité et pour les transformer en un troupeau, au moyen de la rééducation de générations entières, sont très remarquables, fondés sur des données naturelles et fort logiques. […]

– Est-il possible que vous parliez sérieusement ? demanda Mme Virguinski au boiteux avec une certaine inquiétude. Si cet homme, ne sachant que faire des gens, en réduit les neuf dixièmes en esclavage ? […]

– Et puis travailler pour les aristocrates et leur obéir comme à des dieux, c’est une infamie ! dit rageusement l’étudiante.

– Je propose non pas une infamie mais un paradis, le paradis terrestre, et il ne peut y en avoir d’autre sur terre, conclut impérieusement Chigalev.

– Et moi, au lieu du paradis, s’écria Liamchine, je prendrais ces neuf dixièmes de l’humanité, si tant est qu’on ne sache qu’en faire, et je les ferais sauter, et je ne laisserais qu’une poignée de gens instruits qui commenceraient à vivre heureux scientifiquement.

– Seul un bouffon peut parler ainsi ! dit l’étudiante en s’emportant.

– C’est un bouffon, mais il est utile, lui chuchota Mme Virguinski. »
Dostoievski, Les possédés, traduction Elisabeth Guertik.

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