Extraits

L’Occident et les autres
Editions La Découverte, 2001

Des humains plus égaux que d’autres

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samedi 26 mai 2007

« Pris globalement, les vieux pays développés exportent plus qu’ils n’importent, et leur commerce avec les Suds est excédentaire.

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L’asymétrie des conditions d’accès aux marchés imposée par le mercantilisme occidental a pour objet de faire en sorte qu’il le reste. Mais, outre qu’il demeure convaincu d’avoir vocation à inonder le reste du monde de ses produits, quitte à tenter d’y restreindre le développement de productions analogues, le Nord puise également sans limite dans les ressources d’une planète qu’il considère toujours comme son supermarché. […]

La question de la diminution de la pression sur l’écosystème terrestre, considéré à présent comme un patrimoine commun de l’humanité, est donc devenue un thème majeur des relations internationales et l’occasion d’affrontements répétés entre les Etats du Sud, désireux d’assurer leur avenir en prônant une ponction plus équitable sur les ressources non renouvelables, et les nations riches, arc-boutées sur la défense de privilèges qu’elles continuent d’étendre.

Contrairement, en effet, à ce que les discours sur la crise et le tassement de la consommation ont pu laisser entendre, l’Occident dispose aujourd’hui d’une part plus importante de la richesse mondiale qu’il y a quelques décennies et, loin de le combler, il continue de creuser le fossé qui le sépare de l’autre monde ; 86% d’une consommation planétaire qui a atteint en 1998 le double de son niveau de 1975 et a été multiplié par six par rapport à 1950 est le fait d’un cinquième de la population mondiale, vivant dans son écrasante majorité – près de 85% – en Europe et en Amérique du Nord. […]

Chaque statistique, chaque conférence, chaque nouveau rapport confirme que ces inégalités s’aggravent et que le fossé Nord-Sud se creusera probablement encore au cours du prochain quart de siècle. […] En 1999, déjà, 43 pays du Sud ont vu diminuer leur PIB/habitant, contre 23 en 1996. Les économies du Nord ont, en revanche, connu des taux de croissance remarquables dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, et semblent avoir tiré profit de la crise asiatique de 1997-1998.

Il n’est pas nécessaire de multiplier ce type d’exemples pour comprendre que ce qui caractérise avant tout l’Occident aux yeux des masses du reste du globe, c’est la banalité d’une opulence qui est une façon de vivre collective et non le privilège de quelques-uns. La densité des infrastructures, opposée à la modestie du capital matériel accumulé au sud du monde, l’habitude du luxe que révèle le geste de consommation considéré comme le plus anodin, la place centrale tenue, dans cette consommation, par des produits que les trois quarts de l’humanité placent dans la catégorie du superflu, voilà, entre autres, ce qui sépare la planète en deux hémisphères si éloignés l’un de l’autre. Les habitants du Nord ne peuvent probablement pas comprendre la fascination qu’exerce leur mode de vie sur les autres humains. On n’y comprend pas que l’habitat populaire le plus décrié, l’assurance médicale la plus sommaire, le caddie plein des produits les meilleurs marché, un simple robinet qui donne de l’eau courante sont synonymes ailleurs de trésors inaccessibles. Malgré les crises qu’il connaît, malgré la progression de la précarité, malgré les ravages sociaux que peuvent occasionner les reculs de l’Etat-providence, les citoyens du Nord sont installés durablement et collectivement dans une richesse à leurs yeux si normale qu’ils ont cessé d’en percevoir la singularité.

 
Tant qu’a duré l’illusion qu’il s’étendrait progressivement à l’humanité tout entière, le mode de vie occidental n’a pas paru illégitime à ceux qui n’en profitaient pas encore. Mais il a fallu se rendre à l’évidence : l’impossibilité de généraliser aux huit milliards d’humains du XXIe siècle les modes de production et d’occupation de l’espace sur lesquels il repose l’a transformé en privilège, dès lors perçu comme l’apanage d’une minorité. Mais on a beau s’inquiéter publiquement de cet état de choses, à l’occasion de conférences internationales qui servent à leurs participants de cérémonies incantatoires, les nations riches ne sont pas disposées à changer sur ce point l’ordre du monde et personne, hormis quelques minorités à l’influence modeste, n’y envisage sérieusement de remettre en cause des niveaux et des modes de consommation jugés à la fois naturels et légitimes par des populations qui les considèrent comme des acquis définitifs. Elles sont, il est vrai, confortées dans la conviction d’être dans leur bon droit par leurs classes politiques qui n’ont renoncé à aucun des postulats fondateurs de l’industrialisme des trente glorieuses, et n’ont cherché aucune alternative viable aux modes de croissance dominants. Au contraire, ces dernières continuent de présenter l’expansion de la consommation comme la condition de la croissance de la production, érigée elle-même en horizon indépassable des économies et des sociétés occidentales.

C’est d’elles, et d’elles seulement, que viendra le salut d’économies ébranlées par les mutations liées au passage de l’ère manufacturière à la société de services, répètent à l’envi les dirigeants du Nord à leurs concitoyens. Tout fléchissement d’une boulimie assimilée au souverain bien par leurs discours est regardé comme un manque de civisme, aussitôt ranimé par de vigoureuses mesures de relance. Seul le dynamisme du couple croissance-consommation est capable, estime-t-on, de restaurer un plein emploi qui n’existe plus depuis vingt ans mais auquel on ne veut pas non plus trouver d’alternatives, oubliant, ce faisant, que la société occidentale de plein emploi – qui correspond à la courte période de l’explosion des industries de bien de consommation – constitue un moment assez bref de son histoire et une exception géographique dans un monde caractérisé par le sous-emploi. Pour entretenir un tel système, on n’a eu de cesse depuis des décennies de réduire la durée de vie des objets usuels et de vanter les vertus du gaspillage, de généraliser l’usage des produits jetables et des emballages multiples, de convaincre sans relâche qu’avoir plus est plus gratifiant qu’avoir mieux, d’accroître l’offre – comme c’est le cas pour l’énergie – afin de stimuler la demande, et de transformer l’accessoire en besoin essentiel.

La satisfaction presque obscène affichée par les décideurs politiques et économiques à chaque frémissement à la hausse des indices de consommation, la structure des investissements des grands pays industriels qui continuent de donner la priorité au gaspillage du temps, des espaces, des ressources et des biens non renouvelables pour augmenter la production et doper les taux de croissance, la réticence à en internaliser les coûts sociaux et environnementaux, ôtent pour l’instant toute crédibilité aux tentatives de certains d’entre eux d’accréditer l’idée qu’ils se seraient convertis à un usage moins prédateur du capital planétaire.

Outre le fait que l’économie du Nord repose sur le renouvellement aussi rapide que possible des biens matériels usuels – imagine-t-on la catastrophe que représenterait pour elle la mise en circulation d’automobiles ou d’appareils ménagers rendant de bons et loyaux services pendant vingt ans ? –, la structuration des sociétés occidentales autour de l’idéal consommateur est devenue un fait de culture plus récent mais aussi puissant que leur conviction d’être légitimement fondées à régenter le monde. Certes, leurs certitudes en la matière commencent à vaciller, ce qu’illustre la relative montée en puissance des formations écologistes et des mouvements de consommateurs. Mais, entre la confuse prise de conscience que l’on pourrait peut-être consommer mieux en gaspillant moins et l’acceptation concrète de mesures visant à modifier les logiques de consommation pour en limiter les excès, la distance reste pour l’heure immense. »
Sophie Bessis, L’Occident et les autres, histoire d’une suprématie, avril 2001.

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