Extraits

Le travail, économie et physique, 1780-1830
Presses Universitaires de France, collection philosophies, 1993

Calculs techniques ? ou économiques ??

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samedi 23 juin 2007

« …pourquoi ce concept physique s’appelait-il travail ? Il était un peu facile d’accuser de naïveté les penseurs sociaux qui utilisaient ce concept, alors que les physiciens avaient manifestement délibérément emprunté ce terme au vocabulaire économique et social.

Il fallait donc y regarder de plus près et remonter à l’origine du concept physique de travail, c’est-à-dire aux textes des physiciens-ingénieurs de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle […] A dire vrai, ce ne fut pas cette question proprement dite qui m’incita à lire ces auteurs, mais une interrogation plus générale sur les rapports entre pensée technique et pensée économique. Mes recherches sur l’organisation industrielle m’avaient convaincu en effet que toute conception apparemment technique de l’efficience est fondée sur une norme économique de valeur. Je m’intéressais donc au concept de rendement et plus généralement à la thermodynamique dont de nombreux auteurs avaient montré la parenté avec l’économie, quand je découvris les textes de Coriolis, Navier et Poncelet, qui fondent entre 1819 et 1829 le concept de "travail". La lecture de cette littérature répondit à mon attente bien au-delà de ce que je pouvais espérer. Ces auteurs exprimaient en effet de façon tout à fait explicite la dimension économique de leur démarche : la recherche d’une norme de valeur pour penser l’économie des machines. Dans ce contexte, la notion de travail apparaissait dans leurs textes d’abord au sens commun, économique et social, avant d’être fondée comme concept physique ; c’est en développant une argumentation riche et complexe relevant de l’analyse économique que ces physiciens montraient en effet que la grandeur physique "force par distance" était bien une mesure pertinente du "travail" au sens ordinaire du terme. L’introduction "officielle" du concept de travail dans le glossaire des termes physique par Coriolis en 1829 constituait ainsi le terme d’une longue élaboration théorique qui devait en définitive autant à l’économie qu’à la physique.

[…]

La recherche de l’origine épistémologique du concept de travail prend une tournure toute différente suivant le point de vue que l’on adopte. Si l’on s’intéresse à son expression physico-mathématique, on remontera à Descartes, à Leibniz et à Newton. Mais chez ces auteurs la grandeur physique formellement analogue à ce que nous appelons aujourd’hui le travail ne recouvre pas vraiment le sens moderne de cette notion, parce que précisément elle ne s’inscrit pas dans une problématique d’économie de la machine. En revanche, un ingénieur pratiquement contemporain de Newton comme Amontons, qui est très loin de disposer de l’appareillage conceptuel du physicien anglais, s’approche par son questionnement économique beaucoup plus du concept moderne de travail et anticipe jusqu’au nom. Le concept de travail apparaît ainsi véritablement au moment où la mécanique pratique et la mécanique rationnelle ont pu se rejoindre, soit quand la formalisation physique a pu être mise au service de l’économie de la machine. Cette jonction s’opère à l’articulation du XVIIIe et du XIXe siècle, entre 1780 et 1830 environ. Elle est contemporaine de la "révolution industrielle" et de la naissance de l’économie politique "classique" ; ce n’est comme nous le verrons pas un hasard.

[…] En effet, comme nous l’avons déjà noté, les mécaniciens du XIXe siècle n’« inventent » pas véritablement le concept de travail, car le produit force par distance peut se dégager formellement de la mécanique de Descartes ou de celle de Newton. Mais, dans leur recherche d’une théorie physico-économique de la machine, ces ingénieurs isolent cette grandeur parmi toutes celles que propose la mécanique rationnelle, ils en montrent la signification économique et finalement, avec Coriolis en 1829, la nomment du terme que la postérité retiendra.

L’apport proprement mécanique de ces ingénieurs est donc restreint. Leur contribution véritable à l’histoire de la physique est ailleurs. En mettant l’accent sur le concept de travail, ils poussent la mécanique classique à ses limites, au lieu où la force et le mouvement s’éteignent pour être transformé en autre chose. Cette approche ouvre la voie au concept d’énergie et à la thermodynamique, théorie de la conversion énergétique.

[…]

Selon la conception courante de l’économie, la démarche des ingénieurs physiciens releverait en effet de la "technologie", corpus de savoir pragmatique, capable, sur la base d’un savoir physique, de définir des critères d’efficience technique, qui serviront ensuite de base aux calculs de rentabilité des économistes, lesquels articuleront ces résultats aux donnés du marché exprimées par les prix. Cette conception de l’économie est à notre sens trop restritive et paradoxalement de ce fait physicaliste. Elle conduit en effet à considérer les calculs techniques comme des données objectives que le savoir physique imposerait à l’économie, soit à nier le choix normatif qui précède nécessairement tout calcul d’efficience et qui fait du technologue un économiste à son insu. Une telle conception de l’économie, réduite aux seules transactions monétaires, conduit notamment à évacuer de son champ de compétence tous les échanges internes à la firme, ce qui explique le faible développement, encore aujourd’hui, de la théorie économique de l’entreprise.

Si l’on admet en revanche notre point de vue, la dimension économique de la mécanique du travail ne fait aucun doute. […] Nous voudrions toutefois y revenir un instant dans cette conclusion en reprenant un exemple, qui constitue probablement la figure idéale de la mécanique du travail : celui du bélier hydraulique, machine inventée par les frères Montgolfier à la fin du XVIIIe siècle et qui inspira fortement les mécaniciens auxquels nous nous intéressâmes. Cette machine, installée en aval d’une chute d’eau, était destinée à faire remonter de l’eau sur la pente opposée de la montagne grâce aux chocs mécaniques produits par la chute ("coups de bélier"). L’exemple est excellent en raison de la parfaite homogénéité de la dépense et du produit attendu : descente ou élévation d’une certaine quantité d’eau à une certaine hauteur. On voit sans peine que le produit comme la dépense peuvent se mesurer en "travail", produit d’un poids d’eau par une certaine hauteur, et que le rendement mécanique du bélier (d’ailleurs fort mauvais) se dégage immédiatement de cette double mesure. Mais ce résultat n’a de valeur "objective" que relativement au problème que l’on a construit sur une base "économique" en identifiant la dépense et le produit. En particulier, il est bien clair que ce "rendement" n’a de sens que parce que l’on considère implicitement que la valeur de l’eau en bas de la pente est nulle. Or, en règle générale, cette eau sera également valorisée (consommation, irrigation) ; si l’on veut tenir compte de cette valorisation de l’eau en bas, il faudra trouver une commune mesure de l’eau élevée et de l’eau recueillie en bas, mesure qui ne saurait être le "travail" ; autrement dit, il faudra définir un autre critère de valeur.

Par cet exemple, nous ne voulons pas dire que le calcul des mécaniciens est faux. Il est simplement relatif à un problème étroitement circonscrit, non par un critère physique comme on aurait tendance à le penser trop rapidement, mais par un critère de valeur, une opération de pensée économique. Prendre en considération la pensée économique implicite de toute technologie est à notre sens une nécessité impérieuse. Cela rendrait probablement les choix techniques plus difficiles, car les calculs des techniciens perdraient l’objectivité qu’il est commode de leur reconnaître, mais éviterait bien des désillusions quant à des mauvais choix, prétendument techniques, et qui furent en fait économiques. Penser les calculs technologiques comme économiques ne revient donc nullement à placer l’économie sous la domination indiscutable de "lois" physiques. Cela conduit au contraire à relativiser les résultats de ces calculs. »
François Vatin, Le travail, économie et physique, 1780-1830, janvier 1993.

 
 
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