Extraits

Le moi dominant
Editions Le Courrier du Livre, collection Soufisme vivant, 1998

Des vérités fossiles

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samedi 30 août 2008

« Et pourtant les soufis maintiennent que l’attachement aux formes traditionnelles n’est pas d’ordre spirituel. Ces dernières années, les soufis ont pu faire appel aux intuitions et aux expériences des sociologues et des psychologues pour établir, dans la terminologie qui a cours aujourd’hui, le fait que de très nombreux individus voués à la spiritualité ne sont religieux que dans la mesure où ils ont été conditionnés à éprouver certaines réactions émotionnelles, c’est-à-dire à répondre, de façon émotionnelle, à certains stimuli, et qu’ils ne sont finalement, du point de vue de l’anthropologue, pas très différents des membres d’une tribu. Ces faits, consignés et soulignés il y a des siècles par les soufis, sont désormais considérés par les penseurs contemporains comme autant de découvertes…

Les soi-disant dévots sont, du point de vue soufique (mais aussi du point de vue des sociologues et des psychologues contemporains), des sectaires, mais certainement pas des « spirituels » au sens soufique.

Le recours aux autorités suprêmes, aux textes « sacrés », à la liturgie, la pratique d’ « exercices », l’emploi de vêtements spéciaux et d’éléments standardisés sont vus aujourd’hui pour ce qu’ils sont : des facteurs de conditionnement, des éléments constitutifs de systèmes d’instruction qui ne diffèrent entre eux que par les idées et les symboles utilisés.

Ces éléments persistent malgré tout : ils sèment la confusion et engendrent l’étroitesse d’esprit et les partis pris.

Au cours des siècles, de soi-disant « soufis », induits en erreur, ont privilégié telle forme provisoire qu’avait revêtue l’enseignement, telle situation-d’enseignement particulière, telle parabole, telle pratique et les ont perpétuées : ces formes sont ainsi devenues des « vérités » éternelles, des « exercices » perpétuels. La projection soufique n’est pas la seule à avoir connu ce type de développement, ou d’hypertrophie. C’est ce développement qui est effectivement responsable de l’existence d’un grand nombre de groupes sectaires et d’organes religieux qui passent généralement pour authentiques et autorisés. Ces groupes ne sont en réalité que des fossiles : ce ne sont en rien des écoles spirituelles. Cette fossilisation ne développe pas les gens, elle les emprisonne, comme les soufis véritables n’ont pas cessé de le rappeler.

Ce phénomène a pris une telle ampleur dans la plupart des cultures que l’imitation a pratiquement chassé l’original. A considérer quelques-uns des cultes religieux existants (dont certains ont des millions d’adeptes et exercent une influence considérable), peut-on reprocher à quiconque de prendre cette dégénérescence pour la religion elle-même ?

Je disais cela dernièrement à un célèbre guide spirituel, qui s’écria : « Oui, mais le culte auquel j’appartiens ne peut pas ne pas être authentique : tant de gens y adhèrent ! »

Il n’avait pas, à l’évidence, entendu parler de la loi de Gresham : « La mauvaise monnaie chasse la bonne. »

Je fis observer : « Regardez telle religion : elle a deux fois plus de fidèles que la vôtre. Si je suis votre raisonnement, elle ne peut pas ne pas être authentique. Le succès qu’elle a obtenu prouve son authenticité. Pourquoi n’adhérez-vous pas à celle-là plutôt qu’à la votre ? »

C’est à ce moment-là qu’il se mit à crier…

 
[…]

 
La croyance est conviction, certitude sans preuve, tandis que la connaissance soufie est fondée sur des faits : c’est ce qui fait la différence entre les soufis et les croyants, et c’est ce que contestent souvent les théologiens. Ils le contestent parce qu’ils confondent régulièrement la connaissance avec la croyance. Il est facile de le démontrer. Si je sais qu’il est dix heures dix du matin, ou qu’il y a une mouche sur le mur, il est absolument inutile, absurde même, de vérifier si c’est ou non une croyance. A l’inverse, ceux qui croient que quelque chose est vrai ne le savent pas, au sens de savoir. Pourquoi ? Parce que s’ils le savaient comme étant un fait indéniable, objectif, ils ne manifesteraient aucune émotion, et ils ne tiendraient pas tant à pousser les autres à le croire. Toute l’expérience humaine démontre que c’est seulement lorsqu’on a des doutes au sujet de quelque chose que l’on y croit de cette manière caractéristique [1]. Les faits, les vrais, ne suscitent ni l’émotion ni le prosélytisme [1]. »
Idries Shah, Le moi dominant, 1994. Traduit de l’anglais par Jean Néaumet.

[1J’ai personnellement des doutes au sujet de ces dernières assertions. Je n’ai cependant aucune raison (je crois), consciente ou inconsciente, de les tenir pour vraies, mais j’en ai une de les tenir pour fausse : certaines de mes (petites) colères (quand, par exemple, quelqu’un me dit que les psychotropes qu’il prend de temps en temps lui font du bien, ou lorsqu’on me soutient qu’il est essentiel pour les habitants de Loire-Atlantique que leur département soit rattaché à la région Bretagne).

 
 
LE DEVENIR
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