Extraits

Résister, c’est créer
Editions La Découverte & Syros, Paris, 2002

Le sens du mystère

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mercredi 26 novembre 2008

« Durant la construction contradictoire de la modernité, l’homme voyait ainsi dans les limites de son savoir la frontière qui le séparait "encore" de l’univers, qu’il imaginait entièrement écrit en formules mathématiques, cette "mathésis universelle" que Galilée fut le premier à désigner aussi clairement. S’arrogeant la place du sujet dans un monde désigné comme un objet, l’homme s’est fait à lui-même la promesse d’arriver à un savoir total, persuadé que, lorsqu’il connaîtrait enfin tout, il pourrait maîtriser le monde et son devenir.

Ce paradigme sur lequel se fonde l’Occident s’est essentiellement construit en opposition aux dogmes de l’Eglise, dès la fin de l’ère médiévale. Pas contre la foi, pas contre la piété, mais contre ce haut clergé érigé en caste politique toute-puissante, qui prêchait la "docte ignorance" pour mieux conserver sa position de force et menaçait de châtiment ceux qui, comme l’Archange de la Bible, étaient accusés de "vouloir connaître ce que seul Dieu sait". Politiquement contrôlé, l’accès au savoir conduisait alors aussi au pouvoir.

Contre cette omnipotence du clergé, la connaissance va se faire enjeu. A partir du XIIe siècle, "apprendre va devenir le chemin de la libération de l’homme". "L’exil de l’homme est l’ignorance", disait déjà Honorius Augustodremensis. Dans cette société, marquée par une véritable "explosion scolaire", le magister et ses enseignements commencent à "faire de l’ombre à la fonction épiscopale", explique Georges Duby.

Aujourd’hui considéré comme le premier des intellectuels au sens moderne du terme, un "révolutionnaire" dont le combat fut la scolastique, l’abbé Abélard, dont les enseignements attiraient les foules, paraît comme porté par l’époque : "il semblait que, pour la première fois, on entendait une voix libre, une voix humaine. Il semblait que jusque-là, l’Eglise eût bégayé et Abélard parlait". s’enflamme Michelet. Ses ouvrages font scandale dans le clergé : on lui reproche de manquer du sens du mystère. Le tribunal de l’Inquisition le condamne pour hérétisme. C’est-à-dire, disent explicitement ses juges, pour "avoir voulu voir sans voile".

Dès lors, tout se passe comme si la conquête de la connaissance, vécue comme émancipation et qui modèle toujours aujourd’hui nos systèmes éducatifs, poussait peu à peu l’Occident à vouloir se débarrasser de tout ce qui évoque ces "voiles" de l’Inquisition. Dans ce sillage, c’est une humanité tout entière qui se fait encyclopédiste, attelée à recenser, définir, classer et donc ordonner le monde. Sans même revenir sur les "Lumières", les musiciens Marin Mersenne (1588-1648) ou Jean-Sébastien Bach (1685-1750) tentent chacun d’explorer et d’indexer les domaines de l’écriture musicale. Tous, sans exception. Ou en philosophie, c’est Leibniz qui projette un "alphabet des pensées". Pas un secteur n’échappe à cette gigantesque tentative de transcription, jusqu’aux moindres replis du vivant, en lois rationnelles. Cela fait longtemps alors que le savoir n’est plus seulement une arme de conquête : il s’est fait croyance. »
Florence Aubenas et Miguel Benasayag, Résister, c’est créer, 2002.

 

(note modifiée le 12 décembre 2009) Mais dans les temps qui viennent il risque d’y avoir un violent retour de manivelle, aussi va-t-il falloir combattre la condamnation de la volonté de comprendre, non pas la volonté de simplement décrire avec des chiffres, mais la volonté de connaître les choses, d’atteindre comme un sentiment d’être "né avec" ces choses, condition d’une vraie liberté de parole, d’une vraie liberté de pensée, condition de la liberté.

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