Extraits

L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain
Editions Gallimard, 1949

L’art politique

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mardi 14 avril 2009

« La politique a une affinité très étroite avec l’art ; avec des arts tels que la poésie, la musique, l’architecture.

La composition simultanée sur plusieurs plans est la loi de la création artistique et en fait la difficulté.

Un poète, dans l’arrangement des mots et le choix de chaque mot, doit tenir compte simultanément de cinq ou six plans de composition au moins. Les règles de la versification – nombre de syllabes et rimes – dans la forme de poème qu’il a adoptée ; la coordination grammaticale des mots ; leur coordination logique à l’égard du développement de la pensée ; la suite purement musicale des sons contenus dans les syllabes ; le rythme pour ainsi dire matériel constitué par les coupes, les arrêts, la durée de chaque syllabe et de chaque groupe de syllabes ; l’atmosphère que mettent autour de chaque mot les possibilités de suggestion qu’il enferme, et le passage d’une atmosphère à une autre à mesure que les mots se succèdent ; le rythme psychologique constitué par la durée des mots correspondant à telle atmosphère ou à tel mouvement de la pensée ; les effets de la répétition et de la nouveauté ; sans doute d’autres choses encore ; et une intuition unique de beauté donnant une unité à tout cela.

L’inspiration est une tension des facultés de l’âme qui rend possible le degré d’attention indispensable à la composition sur plans multiples.

Celui qui n’est pas capable d’une telle attention en recevra un jour la capacité, s’il s’obstine avec humilité, persévérance et patience, et s’il est poussé par un désir inaltérable et violent.

S’il n’est pas la proie d’un tel désir, il n’est pas indispensable qu’il fasse des vers.

[…]

Autant le langage humain est loin de la beauté divine, autant les facultés sensibles et intellectuelles des hommes sont loin de la vérité, autant les nécessités de la vie sociale sont loin de la justice. Par suite, il n’est pas possible que la politique n’ait pas besoin d’efforts d’invention créatrice autant que l’art et la science.

C’est pourquoi la presque totalité des opinions politiques et des discussions où elles s’opposent est aussi étrangère à la politique que le choc des opinions esthétiques dans les brasseries de Montparnasse est étranger à l’art. L’homme politique dans un cas comme l’artiste dans l’autre ne peuvent trouver là qu’un certain stimulant, qui doit être pris à très faible dose.

On ne regarde presque jamais la politique comme un art d’espèce tellement élevée. Mais c’est qu’on est accoutumé depuis des siècles à la regarder seulement, ou en tout cas principalement, comme la technique de l’acquisition et de la conservation du pouvoir.

Or le pouvoir n’est pas une fin. Par nature, par essence, par définition, il constitue exclusivement un moyen. Il est à la politique ce qu’est un piano à la composition musicale. Un compositeur qui a besoin d’un piano pour l’invention des mélodies se trouvera embarrassé s’il est dans un village où il n’y en ait pas. Mais si on lui en procure un, il s’agit alors qu’il compose.

Malheureux que nous sommes, nous avions confondu la fabrication d’un piano avec la composition d’une sonate. »
Simone Weil, L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain. Londres, 1943.

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