Extraits

Eumeswil
Editions de la Table Ronde, 1978 ; collection Folio, 1981

Être

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jeudi 23 avril 2009

« Quant aux chichis, ils n’en ont pas trouvé chez moi. Je restais normal, si profonds que fussent leurs coups de sonde. Et, en même temps, tout carré. Il est vrai que la normalité coïncide rarement avec une telle carrure. Le normal, c’est la nature humaine ; le carré, c’est l’esprit logique. Grâce à lui, je pus leur donner des réponses qui les satisfirent. L’humain, tout au contraire, est à la fois si général et si subtilement chiffré qu’ils ne le perçoivent pas plus que l’air dont ils vivent. C’est ainsi qu’ils ne purent percer à jour l’anarchisme fondamental de ma structure.

Cela semble compliqué et est pourtant simple, car anarchique, chacun l’est : c’est justement ce qu’il a de normal. Toutefois, dès son premier jour, son père et sa mère, l’Etat et la société lui tracent des limites. Ce sont là des rognements, des mises en perce de l’énergie innée auxquels nul n’échappe. Il faut bien s’y résigner. Pourtant, le principe d’anarchie reste au fond, mystère dont le plus souvent son détenteur même n’a pas la moindre idée. Il peut jaillir de lui sous forme de lave, peut le détruire ou le libérer.

Il s’agit ici de marquer les différences : l’amour est anarchique, le mariage non. Le guerrier est anarchique, le soldat non. L’homicide est anarchique, mais non l’assassinat. Le Christ est anarchique, saint Paul ne l’est pas. Comme cependant l’anarchie, c’est la normale, elle existe aussi en saint Paul et explose parfois violemment en lui. Ce ne sont pas là des antithèses, mais des degrés. L’histoire mondiale est mue par l’anarchie. En un mot : l’homme libre est anarchique, l’anarchiste ne l’est pas. »
Ernst Jünger, Eumeswil, 1977. Traduction Henri Plard.

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