Extraits

Théorie anti-utilitariste de l’action
Editions La Découverte, Collection Textes à l’appui/Bibliothèque du Mauss, 2009.

Sur la culture, le jeu et la liberté

Accueil > Bibliothèque > Extraits > Sur la culture, le jeu et la liberté

jeudi 3 septembre 2009

« C’est probablement dans le domaine du jeu qu’on voit apparaître le plus clairement cette dimension de liberté-créativité. Et également, pourrait-on ajouter, d’intérêt pour, de gratuité intéressée, à moins qu’il ne s’agisse d’intérêt pour la gratuité, la grâce et la liberté. Pas de jeu possible sans règles du jeu – la dimension de l’obligation –, pas de jeu, au moins pas de jeu agonistique [1], sans intérêt à gagner, à apparaître le plus beau, le plus fort, le plus chanceux, à être le vainqueur, pas de jeu, donc, sans intérêt pour soi. Mais pas de jeu non plus sans accord avec l’adversaire pour rivaliser, sans reconnaissance de la valeur du partenaire rival, ami effectif ou potentiel. On joue contre lui, mais aussi avec lui. Contre-avec. Les textes sur le jeu qui comptent ne sont pas si nombreux. Tous renvoient ou devraient renvoyer à l’indépassé Homo ludens de J. Huizinga, véritable pendant et complément, revendiqué comme tel, de l’Essai sur le don de Marcel Mauss. Tous montrent aussi qu’il n’y a jeu qu’au-delà de l’intérêt pour soi et pour autrui, qu’au-delà de l’obligation. Ce qui fait l’essence du jeu, c’est la marge de jeu, cette étincelle de liberté et d’inventivité si précieuse qu’il permet parfois de susciter et qui fait que le jeu, et peut-être le jeu seul, peut être à lui-même sa propre fin. Le modèle en tout cas de tout ce qui est à soi-même sa propre fin. On joue pour jouer. On agit pour agir.

C’est pour cette raison, comme le montre Huizinga, que le jeu est la matrice de toute invention culturelle. Et la chose est vraie également du monde animal, beaucoup moins soumis aux lois de la nature et de l’instinct – "c’est à peine si je sais encore ce qu’on entend par là", écrit F. de Waal à propos de l’instinct [2] – et beaucoup plus ouvert à l’invention et à la diversité culturelle qu’on ne l’a longtemps cru. Des travaux récents confirment les thèses du zoologue préféré de Hannah Arendt, Adolf Portmann. Les reprenant dans un article qui a fait date, Jacques Dewitte [3] montrait comment la fauvette grisette a deux types de chant : le chant spécifique ou permanent et le "chant à motifs", qui apparaît au moment de la maturité sexuelle et qui concourt à la recherche de partenaires. Le second correspond aux motivations fonctionnelles que retiennent seules, le plus souvent, les éthologues. Le premier, au contraire, est un chant "auquel l’oiseau s’adonne pour lui-même comme une fin en soi en y éprouvant manifestement une grande jouissance (et alors qu’il se trouve dans une solitude complète)". De même, Boris Cyrulnik rapporte des éléments intéressants pour cette discussion. Le pinson élevé dans la solitude sait chanter, mais "privé de modèle auditif, il divise mal son trille et ne termine jamais par la fioriture que certains appellent signature chantée." Autant pour la part de la culture par rapport à la nature. Mais, surtout, il ajoute que "cet aspect fonctionnel du chant ne permet pas d’expliquer les polyphonies entre voisins. Il n’est pas rare que des oiseaux, des singes ou des animaux d’espèce différente harmonisent leurs chants, en dehors de tout besoin de reproduction, de territoire ou d’agressivité. Le plaisir seul pourrait-il expliquer leurs répertoires variés, inventés, surprenants et totalement inutiles si ce n’est pour l’esthétique ?" [4] Mais Darwin n’avait-il pas déjà tout dit en 1838, dans ses Carnets de notes, quand il écrivait : "Il suffit de voir des chiots en train de jouer pour ne pas douter qu’ils possèdent le libre-arbitre comme c’est le cas pour tous les animaux, l’huître comme le polype" ? [5] »
Alain Caillé, Théorie anti-utilitariste de l’action, 2009.

[1Agonistique, de l’ancien grec agon : lutte, compétition. De "agon" dérivent également les termes protagoniste et antagoniste.

[2Frans De Waal, Le singe en nous, 2005.

[3Jacques Dewitte, La donation première de l’apparence. De l’anti-utilitarisme dans le monde animal selon A. Portmann, in La Revue du MAUSS semestrielle, n°1, 1er semestre.

[4Dans De chair et d’âme, 2006. Dans ce deuxième passage, Boris Cyrulnik rapporte les propos tenus par François-Bernard Mâche dans un article de La Recherche n°4 hors-série de novembre 2000, La musique n’est pas le propre de l’homme.

[5Cité par Frédéric Joignot dans A quoi pensent les animaux  ?, in Le Monde 2, 11 août 2007.

Réagir à l'article :
LE DEVENIR
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0