Extraits

Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
Larousse, 1866

Le Grand Dictionnaire Universel

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vendredi 5 février 2010

« Nous vivons à une époque où la fiévreuse activité des intelligences, détournée violemment des spéculations politiques, semble s’être repliée un instant sur elle-même pour se lancer ensuite, avec un élan irrésistible, dans la carrière où les sciences et les arts lui ouvrent un horizon sans bornes. Jamais la soif d’apprendre, de savoir, de juger, ne s’était emparée plus impérieusement des esprits ; jamais la pensée, surexcitée sans cesse par de nouvelles découvertes, n’avait abordé un ensemble plus étendu de questions et de problèmes hardis, mais d’une solution féconde ; jamais la raison ne s’était sentie plus affranchie des errements des siècles passés, et n’avait interrogé les mystères de toute science avec une plus indépendante curiosité. Nos savants produisent tous les jours d’excellents ouvrages, et ceux qui peuvent se les procurer et qui ont le temps de les lire, se trouvent ainsi en mesure de satisfaire à tous ces immenses appétits de l’esprit ; mais l’ensemble de ces ouvrages forme une véritable bibliothèque, et il n’est pas donné à tout le monde d’acheter une bibliothèque entière, tout le monde surtout n’a pas le temps qu’il faudrait pour la lire. C’est un livre unique, contenant toutes choses, qui pourrait seul mettre toutes les connaissances à la portée du grand nombre, et que possédons-nous en ce genre ? Encore une fois, des ouvrages surannés au point de vue philosophique et critique, arriérés de vingt ou trente ans au moins sous le rapport scientifique, n’embrassant que quelques spécialités traitées comme les moines de Clairvaux l’eussent fait sous l’œil de saint Bernard, avec une timidité qui laisse le moins de prise possible aux points d’interrogation toujours menaçants du pouvoir ou de l’index. Le Grand Dictionnaire universel vient donc à son jour, à son heure ; il vient, ce qui sera désormais une nécessité séculaire, dresser la véritable statistique, offrir l’inventaire de la science moderne ; il vient satisfaire des impatiences généreuses, des avidités de savoir légitime ; il apporte au savant, au littérateur, à l’historien, au philosophe, à l’industriel, au commerçant, à l’artiste, à l’ouvrier, à tout ce qui imagine, à tout ce qui exécute, un inépuisable approvisionnement, un arsenal formidable où sont rassemblés, classés, étiquetés, tous les moyens, toutes les ressources, toutes les forces, toutes les armes que le génie, la patience, les recherches, la science, les méditations des grands hommes, ont mis au service de l’intelligence. Jamais, nous le disons sans être arrêté par une feinte modestie, jamais un si vaste amas de matériaux précieux, de renseignements utiles ou indispensables, n’avait été accumulé dans un répertoire aussi universel. L’Encyclopédie de Diderot, élevée pour ainsi dire sur les débris d’un monde dont elle a fait crouler les derniers appuis, apparaissant au seuil d’un monde nouveau dont elle jetait les gigantesques assises, l’Encyclopédie de Diderot a largement rempli la tâche qu’elle s’était attribuée, disons mieux, qu’imposaient à ses vaillants auteurs les idées profondes et hardies dont ils s’étaient constitués les apôtres, dont ils furent presque les martyrs. Mais à un autre siècle une autre œuvre ; l’histoire de l’esprit humain est une immense toile de Pénélope que le temps défait sans cesse et qui est toujours à recommencer. Voilà pourquoi nous avons repris en sous-œuvre l’immortel travail des encyclopédistes, non pas, certes, avec la prétention de remuer le monde à leur exemple en y jetant des idées nouvelles, mais avec celle de résumer toutes les connaissances humaines, en les faisant entrer dans un vaste cadre où l’homme studieux puisse, malgré son étendue, les embrasser d’un seul coup d’œil. Ah ! c’est une redoutable tâche que nous avons entreprise, lorsque nous avons résolu d’élever ce monument au génie de l’homme ; c’est un lourd fardeau que celui que nous portons depuis vingt ans, suivant chaque découverte, notant chaque progrès, analysant chaque idée, appréciant chaque système, épiant, pour ainsi dire, chaque moment où un germe nouveau allait éclore au monde de la pensée. Aujourd’hui que nos recherches sont arrivées à leur terme, que nos matériaux sont complets, nous mettons la main à l’œuvre, et nous allons presser les travaux pour que l’édifice soit bientôt achevé. Et ici s’offre naturellement l’occasion d’expliquer à nos lecteurs le plan de notre ouvrage, et de leur faire connaître nettement quel esprit a présidé à la rédaction de nos articles.

Nous l’avons déjà dit, tout le monde, à notre époque, veut apprendre, connaître, savoir, juger, se rendre compte ; on n’accepte plus les opinions toutes faites, qui se transmettaient autrefois, comme un héritage, d’une génération ou d’une classe d’individus à l’autre ; les préjugés ont cédé la place au raisonnement et à la critique, et, en toute chose, chacun veut exercer son propre contrôle, guidé par l’étude directe des faits et des doctrines. Les temps de foi aveugle sont passés sans retour ; on ne croit plus que sous bénéfice d’inventaire. Mais comment se diriger dans cet effroyable dédale de toutes les connaissances humaines ? Quelle lumière appeler à son aide ? A quelle source puiser les renseignements dont le besoin se renouvelle à chaque instant ? Quel livre interroger ? Quel ouvrage consulter ? C’est ici que commencent les véritables difficultés. Eût-on à sa disposition la Bibliothèque impériale et les prodigieuses richesses qu’elle renferme, que l’on serait encore embarrassé, qu’on le serait même davantage. Et puis, où trouver un fil d’Ariane pour se diriger à travers tous les détours de ce formidable amas des trésors de l’esprit ? L’impuissance du chercheur naîtrait de cette abondance même. Quant aux bibliothèques particulières, en est-il beaucoup qui puissent suffire aux recherches auxquelles est condamné celui qui veut éclaircir un point douteux ou se renseigner sur un événement ? Quelle collection de traités ou de dictionnaires ne devront-elles pas réunir sur les diverses branches de nos connaissances : linguistique, lexicographie, grammaire, rhétorique, philosophie, logique, morale, ontologie, métaphysique, psychologie, théologie, mythologie, histoire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie, trigonométrie, hautes mathématiques, mécanique, astronomie, physique, chimie, sciences naturelles, botanique, zoologie, géologie, ornithologie, ichtyologie, entomologie, erpétologie, médecine, chirurgie, pathologie, thérapeutique, physiologie, pharmacie, art vétérinaire, archéologie, paléontologie, technologie, arts et métiers, beaux-arts, littérature, bibliographie, économie politique, agronomie, horticulture, viticulture, sylviculture, commerce, industrie, marine, navigation, art militaire, artillerie, génie, statistique, droit, législation, administration, finances, cultes, instruction publique, eaux et forêts, inventions et découvertes, magie, alchimie, astrologie, blason, jeux, numismatique, terme de chasse, de pêche, de bourse de turf, etc., etc., etc. Voilà à quelle multitude de livres il faudrait avoir recours pour éclairer ses doutes ou son ignorance, et cela quand on est pressé de trouver et de savoir. Dans les ouvrages spéciaux, il faut, pour arriver à la formule d’un principe, à la constatation d’un phénomène, suivre une série de raisonnements et de déductions, qui se succèdent quelquefois à travers la moitié d’un volume ; tandis que, le plus souvent, on cherche l’expression nette et concise d’une vérité, sans égard aux rapports qui l’enchaînent à un certain ordre d’idées. Un dictionnaire universel, qui renferme tout ce qui a été dit, fait, écrit, imaginé, découvert, inventé, est donc une œuvre éminemment utile, destinée à satisfaire d’immenses besoins ; car un tel dictionnaire met, pour ainsi dire, sous la main de tout le monde, l’objet précis de toutes les recherches qu’on peut avoir besoin de faire. »
Pierre Larousse, préface au Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1865.

 
 
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