Grand Dictionnaire Universel (Larousse du XIXe)
Accueil > Bibliothèque > Grand Dictionnaire Universel (Larousse du XIXe) > Publicité

Publicité s. f. (pu-bli-si-té – rad. public). Caractère de ce qui est public, notoriété publique : PUBLICITE d’un crime. La PUBLICITE donnée à l’adultère est presque toujours un scandale inutile et qui attire le ridicule sur le publicateur. (Lemonnier.) || Caractère de ce qui est fait en présence du public : La PUBLICITE des audiences. La PUBLICITE est une condition essentielle de la justice.

- Notoriété résultant de la publication par le moyen de la presse ou d’autres moyens de divulgation : Rien de factice ne peut réussir dans un pays où tout est soumis à la PUBLICITE. (Mme de Staël.) La PUBLICITE est la ressource de l’opprimé contre l’oppresseur. (B. Const.) La PUBLICITE seule est une garantie inappréciable contre les excès prolongés de l’oppression. (E. Jouy.) O PUBLICITE ! tu n’es qu’un pilori où le profane passant nous raille et nous soufflette. (A. de Vigny.) La PUBLICITE est la grande route des intelligences. (Lacord.) La PUBLICITE constitue le lien de la société et de son gouvernement. (Guizot.) La PUBLICITE est à la polémique ce que la clarté du soleil est aux nuages qui la voilent. (E. de Gir.) Si la PUBLICITE ne réprime pas le mal qui est fait, elle prévient le mal qui allait se faire. (Cormen.) C’est la PUBLICITE libre qui ruine les abus en les dénonçant. (Ed. Texier.)

Pour acquérir l’argent et la célébrité,
Empruntons les cent voix de la publicité ;
A cela tient la réussite.
                         LACHAMBEAUDIE.

- Ensemble de moyens employés pour faire connaître une entreprise : Faire de grands frais de PUBLICITE.

- Encycl. Avant 1789, ce mot n’avait qu’une signification très étroite. Ainsi, en politique, en judicature, il signifiait strictement publication à son de trompe ou affichage des lois, édits, ordonnances, arrêtés, jugements, etc. Financièrement, industriellement, commercialement parlant, la publicité n’existait qu’à l’état le plus rudimentaire et le plus insignifiant. Son rôle se bornait à annoncer dans les rares gazettes du temps les livres nouveaux, les découvertes, les œuvres d’art sorties des ateliers des artistes les plus célèbres, enfin les numéros gagnants aux loteries.

L’absence à peu près complète de publicité tenait à l’insuffisance des procédés matériels et surtout au régime politique, qui ne comportait pas plus la publicité qu’il ne l’aurait tolérée, s’il eût été possible qu’elle s’exerçât sur quoi que ce fût.
On était, en effet, sous la monarchie absolu ; la souveraineté appartenait au roi sans partage, la nation était sa propriété, corps et biens ; lui seul faisait la loi, sa volonté tenait lieu de toutes les institutions, ce qui revient à dire qu’il n’en existait pas ; bref, c’était l’arbitraire élevé à l’état de principe gouvernemental. Or, arbitraire et publicité sont incompatibles ; l’un tue l’autre. D’ailleurs, là où une volonté unique et absolue agit seule, pense, décide, commande, ordonne et ne souffre ni contrôle, ni conseils, ni contradictions ; où les exécuteurs de ses ordres, choisis par elle, ne relevant que d’elle, absolus, inviolables comme elle, sauf son bon plaisir, ne doivent compte qu’à elle de leurs actes, sur qui, sur quoi pourrait-elle s’exercer ? Comment encore l’aurait-elle pu ? La loi, ou mieux la volonté du monarque, ne reconnaissait de droits d’aucune sorte à personne, si bien que nul ne pouvait communiquer avec ses semblables, sous n’importe quelle forme, qu’en vertu d’un privilège spécial qu’il fallait payer d’abord à beaux deniers comptant et qui, ensuite, ne concédait strictement que la faculté, constamment révocable du reste, de penser et d’enseigner sous l’inspiration directe d’un censeur royal. N’est-ce pas dire que la publicité manquait totalement de moyens d’action, ou que ceux qui existaient étaient à la fois dérisoires et illusoires ? Et de fait, qu’on lise le Mercure de France et la Gazette de France, les deux seuls journaux français prétendus sérieux de l’époque immédiatement antérieure à la Révolution, et on verra que toute la publicité consiste exclusivement en ceci : Le roi a entendu la messe ce matin… Le roi a chassé hier… La cour s’est transportée à… Le comte un tel ou la marquise une telle ont été présentés à Leurs Majestés… Le roi, la reine, ou tel autre membre de la famille royale sont venus à Paris et on fait ceci et cela… Il est mort à… un centenaire… La rivière a débordé ici… Le tonnerre est tombé là… Et voilà tout. Quarante, cinquante lignes, souvent moins, très rarement deux cents lignes, lorsqu’il s’agissait d’un gala de cour sortant de l’ordinaire, telle était la part de la publicité dans les deux gazettes, et elle avait juste l’insignifiance des plus insignifiants faits divers d’aujourd’hui ; encore convient-il d’ajouter que ces derniers sont plus ou moins commentés, si le sujet le comporte, tandis que les autres ne l’étaient jamais, ce qui permet de supposer qu’ils ne pouvaient l’être. En revanche, les susdites gazettes ne pouvaient souffler mot des événements contemporains, quels qu’ils fussent. C’est au point que ni dans le Mercure de France ni dans la Gazette de France on ne trouve de traces des deux énormes scandales, l’affaire Morangiès et l’affaire du collier, qui, pendant des années entières, ont occupé l’opinion publique, non seulement en France, mais aussi en Europe. Et pourtant ces deux événements ont eu sur le mouvement des esprits une influence réelle à la veille de la Révolution ; donc l’absence de publicité avant 1789 tenait surtout au régime politique. V. COLLIER au Grand Dictionnaire et MORANGIES au Supplément.
Quant à expliquer pourquoi la nation ne cherchait point à réagir, rien de plus simple. Qu’on réfléchisse que le régime dont nous venons de parler sommairement pesait sur elle depuis quatorze siècles, sans solution de continuité ; qu’elle avait perdu jusqu’à la conscience de ses droits ; que, d’ailleurs, elle était enlacée dans un tel réseau d’abus, de privilèges ruineux et oppressifs, émasculée par tant de jougs royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques, que, moralement, elle était devenue inerte, et que, si elle se mouvait matériellement, c’était à la façon de la bête de somme.
La publicité surgit spontanément de la Révolution.
Lorsque les états généraux, après s’être déclarés Assemblée nationale, arrachèrent la souveraineté au roi pour la rendre à son seul véritable possesseur, la nation, la publicité fut. Comme Minerve du cerveau de Jupiter, elle sortit armée de pied en cap, tout organisée, de la tourmente qui, en même temps qu’elle anéantissait l’ancien régime, créait le nouveau ; c’était logique, fatal.
La souveraineté, faisant retour à la nation, ne pouvait être directement exercée par elle. Force était donc à la nation de déléguer cette souveraineté. Mais quelle garantie avait-elle que celui ou ceux auxquels elle en confierait l’exercice la lui restitueraient ? Quelle garantie qu’on n’en mésuserait pas pour l’opprimer avec d’autant plus de violence qu’elle l’avait reconquise avec plus d’éclat, et d’autant moins de scrupule qu’on ne l’exercerait que de son propre consentement ? Il tombait sous le sens qu’en divisant la souveraineté et la confiant par fractions à des agents différents, indépendants les uns des autres et tous également intéressés à conserver intacte leur part c’était, dans la limite des prévisions humaines, la meilleure des garanties. Il fut fait ainsi. Sous les dénominations de pouvoir législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire, la souveraineté nationale se trouva répartie entre trois grands corps dont les attributions étaient tellement distinctes, que le moindre empiétement de l’un sur les deux autres ou des deux autres sur un seul, qu’il fût ou non tacitement consenti, suffisait déjà pour avertir la nation du danger que courait sa souveraineté. Cela fait, une autre considération se présenta à l’esprit ; elle portait sur ceci : savoir à tout moment comment la nation serait avertie, aurait soupçon de cet empiétement. Et la nation pensa : Je suis souveraine comme le roi l’était ; les exécuteurs de sa volonté lui rendaient des comptes ; donc mes agents, mes délégués sont tenus d’en agir de même avec moi ; seulement, comme je suis collectivité et non pas individualité, pour que chacun puisse entendre et savoir, mes délégués ne pourront édicter des lois, les faire exécuter, rendre la justice qu’en mon nom et toujours publiquement. Dès lors, et par le fait seul de la division et de l’organisation de la souveraineté, surgirent la publicité parlementaire ou législative, la publicité exécutive et enfin la publicité judiciaire. Mais le pouvoir exécutif étant spécialement chargé de tous les détails ne pouvait agir lui-même directement ; il lui fallut des agents, beaucoup d’agents. Il les établit, et leur tout forma un pouvoir secondaire sous le nom d’administration publique. Or, comme cette multitude d’agents dans les mains d’un seul pouvoir tendait à faire courir des risques à la souveraineté, parce qu’elle lui attribuait une force que n’avaient point les deux autres ; que d’ailleurs, pour la bonne gestion des affaires, il importait que leur action ne fût pas trop étendue, on divisa la France en 83 départements, à la tête desquels le pouvoir exécutif mit des agents spéciaux chargés de le représenter. Il y en eut le même nombre dans chacune des divisions territoriales et leurs attributions furent identiques. Autre chose : comme ces groupes d’agents départementaux constituaient chacun un pouvoir exécutif au petit pied ; que leurs fonctions s’exerçaient directement sur les individus, leur personne, leur propriété, leurs intérêts, toutes choses qu’ils auraient pu léser, non seulement on les obligea de rendre leurs actes publics, mais encore, afin de faire contre-poids à leur autorité, on leur opposa des conseils élus par les intéressés seuls, dont la mission, le rôle, fut de débattre contradictoirement avec eux les questions qui ressortissaient à leurs fonctions. De là, de nouvelles publicités : la publicité administrative, la publicité des conseils généraux, des conseils de district, des conseils municipaux.
On le voit, la publicité à tous les degrés découlait naturellement de l’organisation de la souveraineté nationale. Mais l’ensemble de ces publicités ne représentait en somme que la responsabilité des agents, des délégués de la nation et de leurs subdélégués.
Restait la publicité du souverain lui-même.
Voyons si elle pouvait ne pas être. Poser la question, c’est la résoudre. Conçoit-on, en effet, un souverain à qui tous ses agents sont tenus de rendre continuellement des comptes, et qui n’a ni liberté, ni droit, ni faculté, ni moyens d’exprimer son opinion ? C’est pourquoi nous avons dit que cette publicité surgit spontanément de la tourmente révolutionnaire, au même moment où la souveraineté passait du monarque à la nation. Ainsi, la publicité en général est sortie de la révolution de 1789, et elle en est sortie pour être la sauvegarde des conquêtes de cette révolution, la souveraineté nationale en tête.

Il nous faut maintenant retracer sommairement son histoire jusqu’à ce jour. Nous n’en connaissons pas de plus instructive, de plus féconde en enseignements, de plus propre à éclairer la nation sur les dangers mortels auxquels elle s’expose lorsqu’elle s’abandonne trop platoniquement au premier sauveur venu qui se présente ; par elle, selon que le sauveur étouffera la publicité ou la laissera libre, la nation saura si c’est un maître qui s’impose pour l’opprimer ou un Washington qui se dévoue pour la sauver.
Tant qu’on n’a rien voulu entreprendre contre la souveraineté nationale, soit de vive force, soit ténébreusement, la publicité a été respectée. Au contraire, toutes les fois qu’un individu, un parti, une faction ont voulu se l’approprier, selon qu’ils avaient fait le rêve d’en déposséder la nation entièrement, ou simplement de l’exercer nominalement afin de l’exploiter à leur profit exclusif et à titre de fief, la publicité a été étouffée ou bien si fortement réglementée, si honteusement achetée, corrompue, qu’elle est devenue un danger permanent pour l’ordre public, une cause de troubles incessants, un agent de démoralisation et de corruption entre les mains de ceux qui en disposaient. En même temps, pour ceux qui voulaient faire échec aux hommes du pouvoir, la publicité devenait polémique et, sous ce nom, se faisait le propagateur effréné des erreurs politiques, des doctrines exagérées ; le fomentateur des haines sociales ; le levier des ambitieux sans probité, sans caractère, sans patriotisme, sans scrupule ; le moteur de la fortune des individus interlopes ; le prôneur des médiocrités turbulentes. Tout le temps que durait la lutte entre la publicité officielle et la polémique ou publicité nationale dévoyée, la table sociale n’était mise que pour les appétits goulu de popularité ; les véritables patriotes, tenus à l’écart et, d’ailleurs, n’ayant que faire dans une semblable bagarre, croupissaient oubliés, ignorés, inutiles, les plus heureux dans le dégoût et le découragement, les autres dans la gêne ou la misère ; car ils n’auraient pu trouver l’emploi de leurs facultés que par des capitulations de conscience. Il en était de même du génie et du talent ; les fiers, les timides étaient perdus sans retour pour la patrie ; les autres, les indifférents, les éclectiques, les jouisseurs, perçaient, mais dévoyés, abâtardis. Un pareil état de choses résistait jusqu’au jour où la lutte devenait choc. Après, la machine sociale chauffée à blanc, impuissante à contenir les éléments contraires en ébullition dans ses flancs, ne fonctionnait plus, craquait, volait en éclats et rejetait le tout sur le pavé à l’état chaotique. Et que survenait-il ? Hélas ! depuis la journée du 9 thermidor an III jusqu’à l’heure présente, notre histoire politique ne cesse de répondre, et nul ne veut l’écouter.
« Sous aucun prétexte, quelles que soient ses erreurs et même ses crimes, dit-elle, ne touchez pas à la publicité, sauvegarde de la souveraineté nationale, de la liberté, de l’égalité. Mieux que toutes les compressions et toutes les répressions, l’opinion publique, dont après tout elle est l’écho, la matera, la modérera, lui donnera l’allure qu’elle doit avoir. Que si des brouillons, des énergumènes, des ambitieux à tous crins veulent s’en servir comme les bandits font du couteau, au nom de la société et pour sa défense agissez avec les premiers comme vous avez habitude d’agir avec les seconds ; rien de plus, rien de moins. Vous est-il jamais venu à l’esprit de décréter contre les couteaux parce que les bandits s’en servent ? Non ; vous frappez les assassins, et tout est dit. Dans l’espèce, la publicité, c’est le couteau. D’ailleurs, quand vous avisez-vous de porter la main sur la publicité ? Précisément lorsque vous jugez qu’elle est à son maximum de frénésie ou qu’elle va l’atteindre. Mais, dans les deux cas, vous faites une besogne insensée et inutile ; car, dans le premier, vous la réfrénez lorsqu’elle est sur le point de se modérer d’elle-même, ce qui est la loi de toutes les forces ; et, dans le second, l’expérience vous démontre que, quoi que vous puissiez faire, vous n’y parviendrez pas ou vous n’y parviendrez un moment que par des excès d’autorité qui la feront éclater à nouveau. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. »
Ainsi parle l’histoire, c’est-à-dire cette chose que Cicéron a définie « l’expérience de l’avenir. » Malheureusement, autant en emporte le vent ; ce qui fait que nous ne sortons d’une révolution que pour en préparer une nouvelle. A ce jeu, les nations s’énervent, s’épuisent et, tôt ou tard, périssent de consomption entre les mains d’un despote, des factions, des partis, ou asservies par l’étranger.
Mais revenons à l’histoire de la publicité.
Elle sauva la souveraineté nationale dans les premières années de la Révolution, parce qu’elle était intacte. Elle fut impuissante contre Bonaparte, parce que le Directoire s’en était emparé, et cela d’autant plus facilement que la Convention la lui avait laissée harassée, pantelante. Le Directoire n’eut pas de grands efforts à déployer pour mettre la main sur la publicité. Cette sentinelle de nos droits ne veillait plus. Et même, lorsque le Directoire la surprit dans cet état, au lieu d’en appeler aux piques des faubourgs, ce ne fut que par des couplets et des épigrammes qu’elle se défendit. Bonaparte, qui avait vu la publicité à l’œuvre, connaissait sa puissance et savait que, elle vivante, jamais il ne parviendrait à ses fins. C’est pourquoi il en corrompit, en acheta une partie, celle qui fonctionne par les agents de l’Etat et que nous appellerons publicité officielle, et étrangla net l’autre partie que, par opposition, nous désignerons sous le nom de publicité nationale ou indépendante. Cette dernière mit quinze ans à ressusciter. La France fut-elle plus heureuse, ses destinées furent-elles mieux assurées, son prestige grandit-il, ses affaires devinrent-elles plus prospères, sa souveraineté se trouva-t-elle plus consolidée, ses libertés furent-elles plus respectées ? Deux invasions, deux restaurations et une révolution répondent surabondamment.
En 1830, la publicité indépendante sauva la souveraineté nationale, la liberté et l’égalité. La laissa-t-on vivre libre et en paix ? Point. A peine avait-elle achevé sa glorieuse besogne des trois journées, que les intriguants, dont, sans s’en douter, elle avait fait le jeu, la bâillonnèrent à l’étouffer. Posons-nous les mêmes questions que ci-dessus. Quelle sera la réponse ? Un arsenal de lois oppressives, une dynastie d’usurpateurs qui s’efforçait de nous entraîner en arrière, des émeutes sans cesse réprimées et sans cesse renaissantes, le régicide endémique, la démoralisation en bas, la concussion et la corruption devenues moyens de gouvernement ; partout l’amour du lucre, des fortunes considérables, et nulle part l’ombre de la grandeur. Le résultat fut, comme toujours, une révolution. Et quel nom lui donna-t-on ? La révolution du mépris ! C’est encore la publicité nationale qui la fit. On l’avait tellement comprimée, qu’elle finit par éclater. Elle avait d’ailleurs à sauver encore une fois la souveraineté nationale, la liberté et l’égalité, devenues d’abominables mensonges.
La République succéda au régime de Juillet. Elle fut modérée autant que clémente et respectueuse des droits de tous et de chacun. Le peuple en masse, à qui elle restituait la plénitude de ses droits, consentit, pour la fonder, à souffrir trois mois de misère. Mais comme, de parti pris, tous les gouvernements qui s’étaient succédé depuis la première République avaient maintenu le peuple dans l’ignorance ; que pourtant, faute de pouvoir s’instruire, il avait fortement pensé, il voulu profiter de l’épanouissement absolu de la publicité indépendante pour produire au grand jour le fruit de ses méditations. Naturellement, il s’en faut de beaucoup que tout ce que le peuple écrivit, imprima, dit dans les clubs fût sain, sérieux, possible, juste même ; le peuple formula bien des théories risquées, dangereuses, antisociales ; il exagéra souvent la note de ses revendications plus ou moins fondées ; mais à qui la faute ? Est-ce que, si la publicité indépendante avait toujours été respectée, le peuple aurait eu tant à dire à la fois sur la politique et l’économie sociale le lendemain d’une révolution comme celle du 24 février ? Certes non. Depuis longtemps tout ce qui bouillonnait dans son cerveau aurait été posé, discuté, élucidé, compris, accepté ou rejeté. De la sorte il se serait lentement, mais progressivement et sérieusement instruit, fixé sur tous les problèmes sociaux soumis à la puissante lumière de la discussion. Bref, qu’arriva-t-il ? Les habiles feignirent de redouter ses théories et ses doctrines ; au lieu de lui répondre et de le réfuter, ils effrayèrent la petite propriété, provoquèrent ainsi une scission dans les masses, jetèrent une sorte d’interdit sur la classe ouvrière, la tinrent en suspicion. Pendant ce temps, le gouvernement vivait d’expédients, décrétait beaucoup, ne décidait rien et, visiblement, versait dans une voie qui n’était rien moins que démocratique.
A ces causes de désordre se joignaient de sérieux motifs de craintes pour le maintien de la République. Ses ennemis pullulaient. C’étaient tous les partisans des régimes déchus. Tandis que leurs chefs, sous le masque républicain, s’étaient faufilés partout dans la machine gouvernementale, il était visible que leurs agents plus ou moins avoués, dans les clubs, dans la presse, dans les foules, travaillaient sourdement les masses. Le mécontentement, la misère provoquèrent l’insurrection de Juin. On en profita pour museler la publicité nationale. Au fond, c’était le but qu’on poursuivait. Avec la publicité nationale il n’y avait pas de réaction possible, parce que la nation, mieux conseillée, plus au courant des événements, n’aurait jamais envoyé à la Législative une majorité composée des hommes de tous les régimes déchus qui lui avaient été si fatals. On sait le reste : c’est l’aventure des trois larrons de la fable. Louis-Napoléon, qu’on avait si niaisement porté à la présidence de la République naissante, perpétua nuitamment le crime de décembre. Avec lui recommença le cycle fatal inauguré en brumaire an VIII et qui devait se terminer par une troisième invasion.
Constatons, pour finir, que la publicité indépendante, grâce à l’état de siège qui pèse sur quarante-trois départements, est dans un état pire qu’à la veille du 2 décembre ; que, conséquemment, elle ne pourrait rien pour la défense des droits et libertés de la nation si, d’aventure, quelqu’un des prétendants qui nous guettent mettait la main sur eux.
Telle est l’histoire sommaire de la publicité en général depuis 1789. Les enseignements qui s’en dégagent ressortent trop nettement pour qu’il soit besoin d’insister.
Devons-nous insister sur les prétendus dangers que fait courir à la chose publique le libre exercice de la publicité indépendante ? Mais, puisque l’histoire nous montre que, sans elle, l’existence de la nation s’est écoulée tout entière dans l’oppression, l’arbitraire, les invasions, les restaurations, les réactions, les émeutes et les révolutions, cela ne reviendrait-il pas à discuter une thèse comme celle-ci, par exemple : Etant donnés une fièvre qui consume lentement, au point qu’à chaque accès nouveau on constate chez le malade une plus grande déperdition de forces suivie d’un dépérissement croissant, et un remède supposé violent, dont le seul, l’unique danger connu est de prolonger l’accès, mais qui peut être efficace, sans être pire que le mal, lequel vaut le mieux, appliquer le remède ou laisser la fièvre suivre son cours ?
Un gouvernement fort, honnête, qui ne veut rien entreprendre contre la souveraineté nationale ni contre les droits et libertés des citoyens, n’a rien à craindre de la publicité, car il ne dirige les affaires que dans le sens de l’opinion publique et l’opinion publique est avec lui. De là une force irrésistible contre laquelle viennent se briser toutes les attaques, toutes les exagérations d’une presse hostile.

Nous n’avons envisagé, jusqu’ici, la publicité qu’au point de vue politique. Il nous reste à en parler au point de vue des affaires.
La publicité d’affaires a existé de tout temps. Si elle n’a que depuis peu l’extension que nous lui connaissons, cela tient à ce que, auparavant, les affaires elles-mêmes étaient restreintes, et surtout à ce que les moyens de publicité, eu égard à l’insuffisance des procédés matériels, laissaient énormément à désirer et étaient excessivement coûteux. Avec l’électricité et la vapeur appliquées à l’imprimerie et aux voies de transport et de communication, toutes choses que nos pères ne soupçonnaient même pas et que nous n’appliquons nous-mêmes sur une grande échelle que depuis une trentaine d’années, les affaires ne pouvaient que prendre un immense essor, et, nécessairement, la publicité, qui en est l’agent indispensable, devait s’efforcer d’acquérir une puissance proportionnelle. C’est ce qu’elle a fait. Son histoire remonte donc aux premières applications sérieuses de la vapeur et de l’électricité. Celles-là sont trop rapprochées de nous pour que nous insistions sur les débuts de la publicité d’affaires. Qu’il nous suffise de dire qu’elle prit pour levier de sa puissance le journal politique, dans lequel elle a fini par s’incarner au point que, pendant longtemps, il ne put rien sans elle. En effet, lorsque, au début de la presse dite à bon marché, on voulait fonder un organe politique, la première chose dont on se préoccupait, c’était de s’assurer le concours de l’abonné, non pas pour l’abonné lui-même, mais pour amorcer l’annonce, qui est la publicité des affaires, afin de lui faire supporter tous les frais matériels de l’organe : administration, location, papier, composition, impression, rédaction. L’abonné seul aurait été insuffisant, au moins pour donner des bénéfices. Il s’en faut, malgré cela, que le journal fit à l’annonce la part du lion, et pour cause : c’est que, si le journal ne pouvait que bien justement se suffire sans elle, elle ne pouvait rien sans lui. Ainsi l’avait décidé la fiscalité, qui n’a jamais cessé d’être une entrave à la liberté sous tous les régimes qui se sont succédé depuis le 18 brumaire. Le journal parqua l’annonce à sa quatrième page et fit payer à un haut prix l’espace qu’il lui accordait. Toutefois, l’annonce supporta très allègrement le joug, parce que, si le journal la pressurait, elle se revengeait avec usure sur les lecteurs qui, pour la plupart, pendant longtemps, ont accepté tout ce qui était consigné dans leur journal comme parole d’Evangile. Il faudrait des volumes pour relever les grossières et scandaleuses piperies que, l’une portant l’autre, la presse et l’annonce ont perpétrées sur les trop crédules lecteurs. C’était l’âge d’or de la publicité financière, commerciale et industrielle. Pour lancer des affaires de tout genre, il fallait des milliards ; l’annonce et la réclame se chargèrent de les trouver, en faisant miroiter naturellement des bénéfices dont les moins exagérés se chiffraient par des 25 et 30 pour 100 d’intérêt ; mais, un beau jour, les imaginations se calmèrent, les dupes se comptèrent et l’annonce devint besoigneuse, quoique ne cessant pas d’être toujours indispensable. Alors elle voulut secouer le joug du journal, ne relever, ne dépendre que d’elle. Affiches, prospectus, circulaires, imprimés à distribuer à la main, feuilles spéciales pour tous les genres de spéculations, fabrications, ventes et échanges, tout cela et bien d’autres choses encore lui semblèrent bon pour se produire toute seule ; mais elle comptait sans le fisc, qui la frappa d’un timbre.
Nous terminerons cet article en disant que l’Empire avait trouvé le moyen d’ajouter à l’immoralité de son régime en faisant de la publicité des affaires un agent de corruption et d’oppression contre lequel il était à peu près impossible de se défendre. Voici le procédé. Il avait donné à ses préfets le droit absolu de disposer des annonces légales. Or, comme ils les partageaient exclusivement entre tous les journaux politiques qui se mettaient à leur entière discrétion, il s’ensuivait que ces journaux étaient forcément lus, et que les journaux indépendants ne purent plus exister en province.

Concluons en disant que la publicité indépendante est la seule vraie, efficace ; que toutes les autres, sans l’indépendance, sont dérisoires, oppressives et immorales.

- Jurispr. Publicité des jugements. Sous l’ancien régime, en France, la publicité des audiences et des jugements était restreinte aux débats portés devant les juridictions civiles. En matière criminelle, un secret impénétrable enveloppait la procédure à toutes ses phases ; ce système occulte et inquisitorial, qui n’existait point primitivement, avait été créé par l’ordonnance de Villers-Cotterets et maintenu par l’ordonnance criminelle de Louis XIV de 1670. L’Assemblée constituante, par sa mémorable loi du 24 août 1790, qui a fondé notre organisation judiciaire actuelle, généralisa et étendit à toutes les matières contentieuses, criminelles ou civiles, le principe de la publicité du débat et du jugement, plaçant ainsi les tribunaux sous le salutaire contrôle de l’opinion et appelant en quelque sorte le public à juger les juges et leur décision. Ce point a été incidemment traité dans notre article ORGANISATION JUDICIAIRE, auquel nous renvoyons pour les développements. Nous ne parlerons ici que des restrictions que le principe de la publicité a subies par l’effet des lois ou constitutions postérieures à la législation de 1790.

Une première limitation, dont l’utilité et la convenance ne peuvent être contestées, a été apportée à la règle de la publicité du débat et de l’audience par l’article 64 de la charte de 1814, article dont la disposition a été reproduite par la charte de 1830 (art.55) et par la constitution de 1848 (art.81), et qui permet aux tribunaux et aux cours d’ordonner que le débat aura lieu à huis clos dans les cas où ils jugeront que sa publicité pourrait produire du scandale et offrir du danger pour les moeurs. Le huis clos est, le plus ordinairement, pratiqué devant les tribunaux criminels ou correctionnels quand il s’agit d’attentats aux mœurs ; mais il peut aussi être ordonné par les tribunaux civils, selon la disposition expresse de l’article 87 du code de procédure. Le huis clos, du reste, ne concerne que les débats, c’est-à-dire les interrogatoires des parties, les dépositions des témoins et les plaidoiries ; le public est toujours admis au moment du prononcé du jugement, et les journaux, judiciaires ou autres, peuvent, dans tous les cas, en reproduire le texte.
Hors le cas de huis clos, l’audience est toujours ouverte au public ; mais la reproduction des débats par la presse n’est pas toujours également libre, et elle est formellement interdite dans plusieurs circonstances, quoique l’affaire ait été publiquement plaidée et jugée. C’est ce qui a lieu d’abord pour les procès en matière de diffamation, injure ou outrage, aux termes de l’article 10 de la loi du 9 septembre 1835. Il est interdit aux journaux de donner le compte rendu des débats de cette nature, et ils ne peuvent publier que le texte du jugement, sauf dans les cas exceptionnels où la preuve des faits diffamatoires est admise par la loi. Alors, en effet, les journaux peuvent tout reproduire, les débats de l’audience et le jugement.
De nouvelles et importantes restrictions furent apportées à la publicité des débats judiciaires, par la voie de la presse, par le décret du 17 février 1852. L’article 17 de ce décret, article qui a été abrogé après la chute de l’Empire, prohiba d’abord le compte rendu par les journaux des procès pour délits de presse, de quelque nature que fussent ces procès et lors même qu’il ne s’agissait pas de diffamation des personnes privées. Comme toujours, du reste, la reproduction du texte du jugement était permise. Le même article 17 du décret de 1852 portait en outre une disposition absolument nouvelle, disposition sans précédent et exhorbitante : elle donnait aux tribunaux la faculté, absolument discrétionnaire, d’interdire le compte rendu dans les journaux des procès dont ils étaient saisis, quand ils jugeaient cette mesure opportune et alors même que l’affaire était publiquement plaidée et jugée. Les tribunaux étaient ainsi les libres appréciateurs du degré de notoriété que devait avoir le débat, et il leur était facultatif de ne pas permettre que cette publicité s’étendit au delà de l’enceinte de la salle d’audience. Cette disposition a été abrogée par la loi du 15 février 1872.

Réagir à l'article :
LE DEVENIR
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0