Extraits

Par-delà nature et culture
nrf, Editions Gallimard, 2005.

L’homme administrateur de la nature (mais pas de lui-même)

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jeudi 29 juillet 2010

« Dans la pensée grecque, chez Aristote notamment, les humains font encore partie de la nature. Leur destinée n’est pas dissociée d’un cosmos éternel, et c’est parce qu’ils peuvent accéder à la connaissance des lois qui le régissent qu’ils sont en mesure de s’y situer. Pour que la nature des Modernes accède à l’existence, il fallait donc une deuxième opération de purification [1], il fallait que les humains deviennent extérieurs et supérieurs à la nature. C’est au christianisme que l’on doit ce second bouleversement, avec sa double idée d’une transcendance de l’homme et d’un univers tiré du néant par la volonté divine. La Création porte témoignage de l’existence de Dieu, de sa bonté et de sa perfection, mais ses œuvres ne doivent pas être confondues avec Lui ni les beautés de la nature appréciées pour elles-mêmes : elles procèdent de Dieu, mais Dieu n’y est pas présent. L’homme étant lui aussi créé, il tire sa signification de cet événement fondateur. Il n’a donc pas sa place dans la nature comme un élément parmi d’autres, il n’est pas "par nature" comme les plantes et les animaux, il est devenu transcendant au monde physique ; son essence et son devenir relèvent désormais de la grâce, qui est au-delà de la nature. De cette origine surnaturelle, l’homme tire le droit et la mission d’administrer la terre, Dieu l’ayant formé au dernier jour de la genèse pour qu’il exerce son contrôle sur la Création, pour qu’il l’organise et l’aménage selon ses besoins. De même qu’Adam, en recevant le pouvoir de nommer les animaux, fut autorisé à introduire son ordre dans la nature, de même ses descendants, en se multipliant sur la face de la terre, réalisent l’intention divine de porter en tout lieu la maîtrise de la Création. Pourtant la nature est confiée aux hommes à bail temporaire. Car le monde a désormais une origine et un terme, étrange notion que le christianisme hérite de la tradition juive et qui tranche avec les conceptions de l’Antiquité païenne, mais aussi avec la plupart des cosmologies que l’ethnographie et l’histoire ont inventoriées. La Création est une scène provisoire pour une pièce qui se poursuivra après que les décors auront disparu, lorsque la nature n’existera plus et que seuls demeureront les protagonistes principaux : Dieu et les âmes, c’est-à-dire les hommes sous un autre avatar. »
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, 2005.

[1La première opération de purification ayant été effectuée par Aristote, comme l’explique Ph. Descola deux pages plus haut : «  Il reviendra à Aristote, on le sait, de systématiser cet objet d’enquête émergent, d’en tracer les limites, d’en définir les propriétés, d’en poser les principes de fonctionnement. L’objectivation de la nature s’inspire chez lui de l’organisation politique et des lois qui la régissent, quoiqu’il formule cette projection à rebours : c’est la Cité qui est censée se conformer aux normes de la phusis et reproduire au plus près la hiérarchie naturelle.  »

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