Ames perdues

Magnifique et terrible musique grecque !

Accueil > Points de vue > Ames perdues > Magnifique et terrible musique grecque !

dimanche 23 octobre 2011

Au nord-est de la Grèce, à l’est de la Thessalie plus exactement, est la péninsule du Pelion. Tout à fait au nord de cette péninsule se trouve un village dénommé "Pouri". Ce village a été l’objet, au milieu des années soixante-dix, d’un passionnant travail ethnologique effectué par Marie-Elisabeth Handman. Le livre qu’elle y a consacré, je le citerais bien d’un bout à l’autre de ses deux-cents pages (exceptées les quelques lignes d’interprétations freudiennes), mais je vais presque me contenter d’un passage consacré à la danse des hommes. Car, oui, les hommes dansaient entre-eux, ségrégation sexuelle oblige…

« Si l’adolescent est traité en enfant par son père et plus encore par sa mère qui le choie, on n’en attend pas moins de lui qu’il fasse preuve – au moins en apparence – de virilité. Ces preuves, il les donne tout d’abord dans le traitement qu’il inflige à ses sœurs. Il les domine de toute sa supériorité de mâle même lorsqu’il est leur cadet, attendant d’elles tout service d’ordre domestique, mais ni complicité ni amitié. Avec elles, il manie tour à tour l’ironie, la condescendance, la dureté. Et lorsqu’il se prépare à aller danser à la fête d’un village voisin, il se garde bien de les emmener comme elles le lui demandent, pour leur servir de chaperon, parce que, dit-il, "si j’emmène mes sœurs, il faudra que je les surveille et que je rentre tôt ; ça m’ennuie, elles n’ont qu’à rester à la maison". […] Ce faisant, les garçons prennent toute leur part dans la pratique de la ségrégation des sexes, se refusant à reconnaître dans leurs sœurs une partenaire d’égale valeur et se privant par là de toute possibilité d’entretenir des liens avec d’autres filles, puisque tous leurs camarades en usent de la même manière avec leurs propres sœurs.

[…]

Pour fuir cette vie vouée au travail, à l’obéissance et à la chasteté, ou son équivalent : l’amour dans la fuite de l’autre, les jeunes gens ont plus de latitude que les filles. N’étant pas enfermés à la maison, ils profitent de leur liberté pour délivrer l’énergie accumulée en eux et qu’ils entendent bien utiliser à autre chose qu’au travail : à la danse, à la chasse, à la pêche…

Toutes ces activités se font par petits groupes d’amis, qui constituent une paréa (bande, compagnie) et dont les règles de fonctionnement sont assez strictes. Activités non sans danger, souvent, même s’agissant de la danse.

En effet, lorsque la soirée est bien avancée et déjà élevé le nombre de verres de bière, de résiné ou de tsípouro avalés, lorsque l’atmosphère s’échauffe, que l’enthousiasme pour les danseurs grandit, les spectateurs se mettent à jeter par terre bouteilles et assiettes en signe d’encouragement et d’excitation. La "casse" (spássimo) est interdite par la loi et tous les cafés arborent une pancarte où il est écrit qu’on ne doit ni "casser" ni blasphémer ; mais qui en a cure ? Lorsqu’un danseur est perdu dans l’ivresse de l’exécution d’un zeïbékiko, il lui arrive de s’enfoncer plusieurs tessons de bouteille dans les mains, mais il ne s’en rend même pas compte. Tel un lourd papillon de nuit, il continue à balayer le sol de ses paumes, les yeux mi-clos, le visage exprimant une concentration douloureuse qui contraste avec la franche gaieté du public, gaieté que le danseur recouvrera instantanément quand il ira s’assoir pour arroser son exploit, extraire de sa chair les morceaux de verre et laisser la place à un ami qui se perdra à son tour dans l’oubli total des contingences de la vie où semble plonger celui qui, pour une dizaine de minutes, s’adonne a cette prestation. C’est dans ces soirées, où les garçons dansent aussi à deux le tsiftetéli ou le tsámiko, que l’on perçoit le mieux la sensualité qui lie entre eux les membres d’une paréa. »

Le film a été pris, semble-t-il, en Argentine. Il ne faut donc pas s’étonner de la présence de femmes. D’ailleurs, il s’agit d’une danse d’origine urbaine [1], sa pratique urbaine en Grèce au vingtième siècle différait peut-être notablement de sa pratique villageoise, je ne sais.

J’ajoute la vidéo suivante parce qu’elle me fait… Bon, disons que cet air me brasse les tripes…

J’ai le sentiment de n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour que vous écoutiez et regardiez ces vidéos comme moi je le fait. Il me faudrait pour cela citer tous le livre (La violence et la ruse). Il y est question de châtiments corporels, de travaux de jour comme de nuit, de suicides, de meurtres… De pauvreté aussi, et de l’existence d’une norme sociale souvent en contradiction avec la morale orthodoxe pourtant très présente également. Ajoutons à cela des changements économiques à répétition, des changements politiques aussi (guerre, guerre civile). Il parait que les habitants de Pouri, du moins dans ces années soixante-dix, donnait au nom de leur village un sens très proche de celui qu’il possède en français : un endroit pourri. Un village magnifique, adossé à la montagne abrupte face à la mer, à quelques centaines de mètres au dessus de la mer. Au milieu du vingtième siècle, alors que les habitants s’étaient mis depuis plusieurs décennies à cultiver des pommes de terre dans la montagne (ils n’ont que la montagne) suite au déclin de l’industrie de la soie (auparavant ils élevaient des vers à soie), les agriculteurs de la plaine mécanisèrent leur propre culture de pommes de terre, faisant chuter les cours. Alors à Pouri ils plantèrent des pommiers. A l’époque de l’étude de Marie-Elisabeth Handman, la Grèce s’apprêtait à entrer dans le Marché Commun, aussi l’auteure de l’ouvrage s’attendait à ce que Pouri subisse aussi une chute des cours de la pomme. Je ne sais ce qu’il en est advenu, mais il paraît que dans les environs de Zagora, dans le massif du Pelion, on trouve actuellement les meilleures pommes de Grèce. Zagora, c’est juste à côté de Pouri (Pouri est un petit bled de montagne coincé entre Zagora et le territoire d’un village rasé il y a longtemps, pendant la guerre d’indépendance je crois : Mitsela) [2].

Bon, et les femmes ? Dansent-elles ? Elles essaient, en tout cas, mais, vers 1975 à Pouri, elles n’avaient pas très envie de chanter. Enfin, si, certainement quelquefois, mais elles ne voulaient plus entendre certaines chansons. Les chansons de mariage en particulier…

Un exemple donné par M.-E. Handman :

Comme notre mariée est belle
Aman aman aman
Blanche comme la colombe
Mais elle est triste
Aman aman aman
De quitter sa mère
Tria la la…
 
Ma mère, mes fleurs
Arrose-les souvent
Maintenant je suis partie
Et je vais chez mes beaux-parents
J’ai pris une belle-mère comme la marjolaine
J’ai pris un beau-père comme le basilic.

Je les comprends ! Pourtant, il y a pire. Les berceuses et autres chansons pour les enfants, par exemple. Un exemple toujours donné Par M.-E. Handman :

J’ai un fils, un fils unique
Je prends une bru, j’en aurai deux
J’ai un fils, c’est ma fierté
Je veux une bru de bonne famille
J’ai un fils, ma joie
Est de devenir belle-mère

Autre exemple, d’une autre source :

J’ai un fils et je suis joyeuse
Je deviendrai une belle-mère
J’ai une fille et je suis amère
J’aurai une dot à lui faire.

Il paraît que cela fait partie d’une berceuse ! Source : http://www.mamalisa.com/?t=fs&p=1098&c=156
Il ne faut pas penser que c’était du second degré, non. C’était du premier degré ! C’était, tout bonnement, la réalité. Ah, le vieux temps !

Malheureusement, je n’ai pas les airs de tout cela. Peut-être sont-ils superbes ! Un musicien de ma connaissance, qui est passionné par les musiques de ce coin-là du monde (Grèce, Bulgarie, Turquie…), m’a dit qu’il ne subsistait plus d’airs traditionnels du Pelion. Peut-être y-a-t-il quelque chose dans les Archive de Mme Handman, je n’ai pas eu le temps de le lui suggérer. Madame Handman n’était pas venu particulièrement pour la musique et les chansons, mais elle avait sans doute un magnétophone et elle observait tout…

Revenons aux hommes :

Par moments, cela me fait penser à la break dance. Curieux !

 



Note ajoutée le 27 octobre : Pour mieux situer les choses, et aussi afin de montrer un moment de la vie à Pouri où hommes et femmes se retrouvaient, je vais citer un autre passage de La violence et la ruse :

« Jusqu’à la fin des années 60, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’eau, l’électricité et la route relient Pouri au reste du monde, la vie communautaire existait réellement. On se réunissait le soir à plusieurs familles pour la veillée. On y chantait, on y dansait au son des instruments dont plus d’un villageois savait jouer (violon, clarinette, luth, santouri…) On y racontait des blagues, des contes. On faisait des jeux. On brodait, on tricotait ou écossait les haricots. Tous, garçons et filles, jeunes et vieux, participaient à ces soirées pour lesquelles il n’était pas rare de consentir plus d’une demie-heure de marche à pied sous la pluie ou dans la neige, à la lumière d’une lampe à huile. Non que l’habitat soit dispersé, mais la pente est si raide qu’il faut près de trois quarts d’heure pour aller de la maison la plus basse à la maison la plus haute du village. Et si, pour se repérer, on a divisé le village en quatre quartiers (machaládhès), du haut, du bas, des côtés, aucun n’est opposé à un autre et la ségrégation entre "le haut" et "le bas", si fréquente dans les villages français, est inexistante ici. Aux dire de tous, on s’amusait follement à la veillée : "Dans ce temps-là, on était pauvres, certes, mais on ne s’ennuyait jamais, alors qu’aujourd’hui, bien souvent…" »

Cependant, je ne suis pas certain que des hommes tricotaient ou écossaient des haricots.

 

(note ajoutée le 1er août 2012) Des photos ? Il suffisait de penser à faire la recherche en grec !
http://www.visit-pilio.gr/pilio/photo-gallery-pouri-pelion/ (j’avoue que ces images me déçoivent un petit peu)

[1(note ajoutée le 11 novembre 2013) J’avais en tout cas lu quelque part qu’elle était d’origine urbaine, mais je découvre aujourd’hui qu’elle est sœur des danses zeibek de l’ouest de l’Anatolie et, si je comprends bien, des îles de la mer Egée. Ne serait-ce pas, plutôt, une danse des îles  ? C’est ce que laisse entendre ce site (qui vaut ce qu’il vaut). Mais un autre site,celui d’une association grenobloise enseignant les danses grecques, cette danse aurait pour origine une tribu de guerriers thraces : ce serait la danse de guerre des zeibekides  ! Pourquoi pas, mais je me demande à quoi s’amusent les historiens, pendant ce temps-là…

[2Parcourant la toile à la recherche désespérée de photos de Pouri, je suis tombé sur un document relatant l’histoire de ces pommes. Il semble, oui, qu’elles soient toujours là. Et aussi que la région n’est pas devenu si touristique que cela, ce qui semble curieux vu de loin. Mais tant mieux  !

Réagir à l'article :
LE DEVENIR
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0