Notes ouvertes

Des élections qui ne seraient pas des pièges à cons

Accueil > Points de vue > Notes ouvertes > Des élections qui ne seraient pas des pièges à cons

samedi 25 février 2012

Diverses expériences montrent que les groupes composés d’individus non experts, qui n’interagissent pas, prennent des décisions collectives proches des choix optimaux.

Il va y avoir bientôt des élections. Nous allons choisir un président de la république française et puis des gens chargés de veiller sur les lois de cette république et la manière dont elles sont appliquées.

C’est bien, ça, c’est une bonne idée de choisir tous ensemble ! Mais comment faire ?

Dans le numéro de Cerveau & Psycho d’il y a un an (le n°43, janvier/février 2011), est paru un article fort intéressant intitulé L’intelligence collective. Il révèle que, très généralement, lorsqu’on demande à cent personnes de donner le poids d’un objet ou le nombre de bonbons contenus dans un sac, la moyenne des réponses est très proche de la réponse exacte, elle peut même être plus proche de la réponse exacte que la meilleure des réponses individuelles. Mais à une condition : il ne faut pas que les interrogés discutent entre eux. Car, s’ils débattent des réponses possibles, le plus persuasif va orienter les réponses, or le plus persuasif possède rarement la vérité.

Ce n’est pas vraiment une découverte. Dès le XVIIIe siècle, Condorcet en avait fait un théorème, comme le rappelle l’article de Cerveau & Psycho.

Le théorème du jury

Supposons que dans un choix entre deux possibilités chaque membre du groupe choisisse la bonne option avec une probabilité très légèrement supérieure à 50 pour cent. Plus le groupe est grand, plus la probabilité augmente que le groupe prenne la bonne décision – si le groupe est suffisamment grand, il prend la bonne décision à coup sûr. Si chaque membre du groupe prend la bonne décision avec une probabilité de 60 pour cent, la probabilité de la bonne décision d’un groupe de 17 personnes est déjà de 80 pour cent, et pour un groupe de 45 personnes elle atteint 90 pour cent.

Le théorème du jury de Condorcet apparaît donc comme une confirmation mathématique impressionnante de l’intelligence du groupe dans les décisions démocratiques. Cependant, il repose sur cinq conditions : les membres du groupe doivent prendre leur décision indépendamment ; ils doivent répondre à la même question ; ils doivent être suffisamment bien informés pour pouvoir prendre la bonne décision avec une probabilité supérieure à 50 pour cent ; et enfin, il doit exister une bonne réponse.

Ainsi, pour que la vérité surgisse d’un collectif, il faut que chacun agisse selon sa propre conscience et nulle autre, d’après sa propre expérience et nulle autre, sa propre vie et pas celle du président sortant (par exemple), etc. Bien sûr, les connaissances de chacun, les savoirs que chacun va plus ou moins inconsciemment mettre en œuvre pour choisir sont en partie le fruit des nombreuses discussions auxquelles il a participé ou assisté par le passé, mais les effets de ces discussions ont, depuis, eu le temps de reposer, de décanter, et c’est le plus solide qui reste, la rhétorique trompeuse des persuasifs s’étant, elle, évaporée face aux réalités de la vie.

Dans les élections qui viennent il ne s’agit pas d’évaluer un poids ou un nombre d’objets, il s’agit d’évaluer des politiques, des manières de réguler la société française (ou de la mener, de la diriger, si vous préférez). C’est plus difficile encore. Raison de plus pour faire attention à ce que l’on fait. Et laisser aux fruits de nos débats le temps de se décanter.

Ces débats sont cependant nécessaires. Ce sont eux qui permettront à chacun d’avoir des chances raisonnables (supérieures à 50 pour cent) de décider justement. Mais ces débats ne doivent pas avoir lieu dans les mois qui précèdent les élections. C’est au contraire à ce moment-là qu’ils doivent cesser. Ce qui suppose que la société ait été tout au long du quinquennat animée par les débats ! Ces deux conditions sont impératives : nombreux débats dès le lendemain des élections jusqu’à au plus tard six mois avant les élections suivantes. Puis silence, repos, on laisse la place à la réflexion individuelle et au rêve. Idéalement, à la paix intérieure et (pourquoi pas ?) au jeu.
Alors le jour J arrive, jour de fête et de liesse : l’on vote, et puis, en attendant les résultats, l’on danse sur la place publique !

Il existe d’autres points importants. En particulier, il ne faut pas oublier la dernière condition du théorème : à la question posée, il doit exister une bonne réponse ! Il n’est donc pas recommandé d’utiliser un questionnaire à choix multiple (car dans ce cas les auteurs du questionnaire orientent considérablement le choix et en sont presque maître). Un choix dans une liste de candidats n’est pas plus indiqué, car rien ne garantit qu’il existe un "bon" candidat !

Deux autres conditions sont plus difficiles à respecter : les membres du groupe doivent être objectifs et répondre à la même question. Ce n’est pas parce que tout le monde lit la même question qu’il répondra vraiment à la même question, car chacun la lit avec son propre entendement. Il y a en particulier le fait que beaucoup d’électeurs sont d’abord animés par leurs intérêts propres, individuels, familiaux et professionnels, et en particulier leur porte-monnaie. C’est pourquoi on arrive à leur mentir avec des chiffres pendant un certain temps. Le rôle des débats doit donc être d’abord d’ouvrir les yeux et de permettre à chacun de voir un peu plus loin que le bout de son nez.
Mais il y a aussi autre chose à faire : soulager chacun de ce poids matériel, de la crainte de manquer, par l’instauration d’un revenu minimum inconditionnel, condition nécessaire d’une démocratie véritable. Et soulager aussi chacun de la crainte du vide, du néant social (parfois provoquée par le chômage, quelquefois par le travail aussi) par l’existence suffisante de lieux et de moments pour la vie sociale de tous hors vie professionnelle ; afin de faire société.

Depuis Condorcet, nous aurions dû avoir le temps de l’instaurer véritablement, cette démocratie. Au lieu de cela, nous nous trouvons dans une situation où, pour éviter l’élection d’un candidat qui paraît dangereux, il faut adopter un mécanisme qui lui interdit d’être candidat (les parrainages, système d’ailleurs insuffisant) ! Cela ne devrait pas être, évidemment ! Nous ne devrions pas avoir à choisir entre des candidats, nous devrions proposer.
Le dépouillement serait plus difficile, mais ô combien plus passionnant !

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0