Rupture

Que faisons-nous de notre liberté ?

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samedi 9 juin 2012

« Votre vie ne remplit pas le cœur, elle remplit les poubelles ». C’est ce que fait dire Hervé Bazin à un insulaire de la petite île Tristan da Cunha, dans son roman intitulé Les bienheureux de la désolation, où il raconte l’histoire vraie de l’évacuation de cette île suite à une éruption volcanique, puis le retour de ses habitants trois années plus tard.

Oui, c’est vrai, nos cœurs sont vides et tristes. Nous sommes libres, pourtant ! Du moins ne sommes-nous pas les esclaves d’un maître et susceptibles d’être achetés, vendus, fouettés… Nous sommes libres, libres et tristes, libres et malheureux. Nous nous ennuyons. Nous nous plaignons. Nous réclamons des sous. Pourquoi ? Serions-nous pauvres ? Mais, alors, comment se fait-il que nos poubelles débordent ?

Nous sommes malheureux et nous ne savons même pas pourquoi, pas plus que nous ne savons pourquoi nous sommes "libres".

Notre liberté, nous la devons aux bourgeois qui, pour développer leurs affaires, avaient besoin de se débarrasser de la toute puissance des aristocrates et de bénéficier d’un droit de propriété et de circulation des hommes et des marchandises. C’est d’abord au Capital qu’ont servis les révolutions, avec cet effet pervers : le mythe révolutionnaire du Grand Soir. Cependant la liberté bourgeoise ne pouvait pas ne bénéficier qu’aux bourgeois : à moins de recréer une classe d’aristocrates, les libertés politiques devaient être accordées au moins à tout les propriétaires mâles. Dans le feu de l’action, elles furent finalement accordées à tout le monde – cela ne prêtait guère à conséquence puisqu’il y avait d’autres moyens d’assurer une division de classe et l’existence d’une élite : l’argent, le système scolaire, l’héritage.

Nous vivons dans le monde inventé par la bourgeoisie, où la prairie se couvre à perte de vue de maisons individuelles avec leurs pelouses – parce que ce mode d’habitat ouvre un maximum de marchés (c’est ce qui manque à la Chine actuelle pour développer son marché intérieur, mais elle n’est pas prête à libéraliser son droit en matière de propriété et de circulation des personnes).

Bref, nous voilà libres ! Et que faisons-nous ? Ben, nous achetons, pardi ! Des maisonnettes, des écrans, des voitures, des spectacles, des séjours "paradisiaques", des chips… Quoi faire d’autres ? Comme les citoyens de la Rome et de la Grèce antique se payaient des esclaves pour accroitre leurs jouissances et bénéficier au mieux de leur temps, nous nous offrons des esclaves mécaniques et aussi des marchandises fabriquées par de plus pauvres – ou par de plus riches, mais avec leurs restes. Pour jouir au maximum du temps dont nous disposons.

Et, le plus fort, c’est que nous nous dépêchons de le faire !

C’est que, enfants de l’école et de la radio, nous avons désappris à jouir du temps. Alors nous achetons des films d’aventures et de pornographie, des séjours touristiques, des "vacances"… Autant de choses qui, dans le même temps, nourrissent l’ogre : le Capital. Et la poubelle.
Les plus forts, les plus malins, les plus doués, les plus adaptés au système s’en tirent au mieux : ils "entreprennent". Ce qui dans le langage capitaliste signifie "créer une source de profit". Mais peut également être bien plus que cela.

Nous avons désappris à jouir du temps. Au lieu d’une vie une et indivisible et pleine, nous avons du travail et des loisirs. Bref, des morceaux, des miettes. N’est-ce pas en partie pour cela que nous utilisons si peu nos libertés politiques et que, même, nous risquons sans cesse de les perdre bêtement à force de ne pas nous en servir, individuellement comme collectivement ?

 
Que faisons-nous de notre liberté ? Nous remplissons les poubelles. En faisons-nous aussi autre chose ? Pouvons-nous en faire autre chose ? Allons-nous "entreprendre" un jour de… vivre ?

 
 
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