Peuples sans limites

La "Libération" de la Grèce

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dimanche 8 juillet 2012

« Vous êtes responsable du maintien de l’ordre à Athènes et devez neutraliser ou détruire toutes les bandes EAM-ELAS [Front national de libération – Armée populaire de libération nationale] qui approcheront de la ville. Prenez toutes les mesures que vous jugerez utiles pour assurer le contrôle des rues et pour cerner tous les groupes de perturbateurs. […] Le mieux serait naturellement que vos ordres soient contresignés par quelque gouvernement grec. […] N’hésitez cependant pas à agir comme si vous vous trouviez dans une ville conquise où se serait déclenchée une révolte locale. […] Il nous faut tenir et dominer Athènes. Ce serait pour vous une grande chose d’y parvenir sans effusion de sang, si c’est possible ; mais avec, si c’est inévitable. »

L’homme qui écrit ces lignes n’est autre que le premier ministre britannique Winston Churchill. Nous sommes en décembre 1944 ; les troupes nazies résistent encore aux Alliés, qui piétinent en Italie et reculent dans les Ardennes face à l’ultime contre-offensive de la Wehrmacht. Pourtant, les « bandes » ici visées par Churchill ne sont pas des groupes de collaborateurs, mais les partisans du grand Front national de libération, qui a opposé durant trois ans une résistance massive à l’occupant allemand.

Au cours du XIXe siècle, la Méditerranée orientale a été au centre d’une rivalité entre la Grande-Bretagne et la Russie. La révolution bolchevique de novembre 1917 ayant mis fin aux ambitions de cette dernière, la région se trouve au début des années 1940 sous l’influence incontestée de Londres. La Grèce y occupe une position stratégique.

Très vite, le développement dans ce pays d’une Résistance alliant communistes et petits partis socialisants inquiète le Foreign Office (ministère des affaires étrangères britannique), qui craint une pénétration des « Russes » dans l’espace méditerranéen. Honnie de la population et associée à la dictature fasciste du général Ioánnis Metaxás (1936-1941), la monarchie apparaît aux yeux de Churchill comme seule capable d’assurer le maintien de la domination britannique.

[…]

Dès lors [fin de l’été 43], les agents britanniques ont pour mission de nuire à l’ELAS par tous les moyens. Ils tentent de débaucher ses partisans à coup de livres-or […]. Ils financent les petites organisations concurrentes, y compris celles qui se disent « nationalistes » mais sont de fait complices des Allemands. Ils placent des hommes au sein du gouvernement collaborationniste ainsi que dans les bataillons de sécurité créés par Athènes. Ces milices participent aux opérations des troupes nazies, avec leur cortège de massacres et de villages brûlés. […]

Cette abjecte politique britannique aboutira à une guerre civile puis à la dictature des colonels. Le genre de choses qu’on oublie volontiers lors des cérémonies d’anniversaire, n’est-ce pas ? Et pas seulement lors des cérémonies d’anniversaire…

(Cet extrait du Monde Diplomatique de juillet 2012 est signé de Joëlle Fontaine, auteure de l’ouvrage De la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946, La Fabrique, Paris, 2012.)

 
 
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