Extraits

La tradition scientifique chinoise (recueil d’articles mis à jour)
Hermann 1974, P.12 à 18.

L’arrogance occidentale

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lundi 30 juillet 2012

Arrogance

Les peuples d’Europe et de l’Amérique européenne souffrent d’un orgueil de l’esprit outrecuidant. Ils sont fermement convaincus que leur propre civilisation est la seule forme possible de civilisation universelle. Dans leur extrême ignorance des conceptions intellectuelles et sociales, et des traditions des peuples d’Asie, ils estiment naturel d’imposer aux autres leurs propres idées, leurs principes législatifs, ceux de leur société démocratique, ou de leurs institutions politiques. […]

Universalité

[…]

L’erreur fondamentale de l’européocentrisme est donc le postulat tacite selon lequel, du fait que la science et la technique modernes, qui ont pris en effet leur essor dans l’Europe de la Renaissance, sont universelles, tout ce qui est européen est également universel. Le droit romain est "de toute évidence" la plus grande réalisation de l’esprit humain dans le domaine juridique ; la philosophie grecque (cela va sans dire) est celle qui s’est approchée le plus près de la vérité métaphysique que l’humanité est jamais atteinte ; la religion chrétienne (même dans tous ses menus détails) révéla la vérité absolue qu’il incombe à tous les hommes de croire, d’où qu’ils soient. La peinture [etc.]

D’ailleurs, affirmer que la science, pure ou appliquée, fut entièrement formée par la Renaissance européenne est une erreur ; il y eut de longs siècles de préparation durant lesquels on a vu l’Europe s’assimiler l’enseignement arabe, la pensée indienne et la technologie chinoise. Les hypothèses physico-mathématiques de Galilée peuvent difficilement être représentées sans l’aide de la notation numérique indienne. […] De même, les premières phases de la science en Europe n’ont été ni aussi laborieuses, ni aussi difficultueuses qu’on a voulu le prétendre ; au contraire, il y a eu des périodes où l’on pouvait faire de grandes découvertes à chaque coup de scalpel, dès que la technique primordiale de la découverte eut été mise à jour. […]

Ignorance

Comme l’orgueil est souvent accompagné de l’ignorance, il n’est pas surprenant de découvrir des Européens, même cultivés, qui laissent voir de grandes lacunes dans leurs connaissances, et un manque d’intérêt, en ce qui concerne l’histoire et la pensée des peuples d’Asie. Les études chinoises, indiennes et arabes sont les Cendrillons des universités européennes, souvent traitées – quand on les poursuit – comme des investigations concernant des choses mortes, sans aucun rapport avec le monde moderne. J’ai entendu des Européens de l’Ouest soutenir que puisque nous sommes les seuls à comprendre ce qu’est la démocratie, il est de notre devoir d’imposer nos conceptions par la force aux non-Européens, du moins dans les territoires coloniaux – bien qu’ils admettent, quand on les interroge, n’avoir jamais entendu parler du panchayat, ni de l’asabiyat d’Ibn Khaldun ; ni de l’autorité de Mencius en ce qui concerne le tyrannicide, ni des examens des candidats pour le service civil de la dynastie Tang, ni du yu shi bu (le "Censorat"). Bien qu’ils ignorent les faits les plus élémentaires de l’histoire de la Chine, de l’Inde ou des pays Arabes, les Européens ou les Américains à l’intérieur même du cadre des Nations Unies (si déplorablement situé) ne pensent à rien d’autre qu’à imposer leurs conceptions, les résultats de développements historiques absolument différents, aux représentants de pays qui semblent (pour les yeux qui ne savent pas voir) misérables et inférieurs dans tous les domaines, simplement parce qu’ils sont encore dépourvus de puissance industrielle.

[…]

Au temps de Robert de Chester et d’Adelard de Bath, les Européens devaient apprendre la langue arabe pour acquérir le meilleur de ce qu’il y avait dans le domaine de la science et du savoir ; et des Arabes, comme des peuples de la steppe, ils reçurent bien des techniques qui contribuèrent à élaborer les fondations sur lesquelles s’éleva la Renaissance. Combien parmi nous savent que le système de coordonnées stellaires universellement adopté par les astronomes d’aujourd’hui est le système chinois et non pas grec ? Combien parmi nous savent que la technique de ces profonds forages qui apportent au monde le combustible universel, le pétrole, remonte aux ingénieurs de l’ancienne Chine ? […]

On entend constamment dire que le contrôle formidable exercé par l’homme (entendez l’homme occidental) sur les opérations de la nature, à l’âge atomique, a dépassé ses propres forces morales et son développement psychologique. Avant qu’il soit trop tard, permettons-lui de faire un pas essentiel dans le domaine de la connaissance de soi, c’est-à-dire la connaissance des autres. Permettons-lui d’étudier les paroles de leurs saints et de leurs sages aussi bien que celles de sa propre culture. Permettons-lui d’expérimenter sa propre humanité dans l’image de l’humanité des autres.

Abstraction

[…] Certes, on peut concéder que les Grecs furent les premiers à concevoir l’idéal euclidien d’un ensemble de savoir naturel déduit logiquement d’un nombre restreint d’axiomes. Mais ce culte de l’abstraction a-t-il été toujours bénéfique en Europe ? Le droit Romain, malgré son grand achèvement intellectuel, pouvait conduire à des injustices paradoxales impossibles dans la jurisprudence chinoise. La philosophie scolastique médiévale tissant sa toile entre les branches de prémisses incontrôlées dégénéra vite en l’abominable dogmatisme de l’Inquisition. De nombreux économistes d’Occident ont encouragé l’idée de considérer les travailleurs comme de simples "mains", et les pays des peuples colonisés comme de simples "territoires". Bien que les statisticiens modernes aient eu de grandes réussites, les individus en chair et en os tendent à disparaître de leur monde, et c’est caractéristique de l’esprit européen que la religion soit le seul moyen de les réintégrer. Bien que l’Asie n’ait pas pu développer spontanément les sciences modernes de la nature il ne semble pas que la philosophie sociale chinoise ou arabe ait jamais, en aucune façon, perdu de vue l’aspect concret de l’humanité. Le monde d’aujourd’hui devrait bien approcher l’humanisme asiatique avec un esprit plus réceptif.
Joseph Needham, La tradition scientifique chinoise, Hermann 1974, P.12 à 18.

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