Extraits

Les mots ne sont pas de ce monde, Lettres à un officier de marine
traduit de l’allemand et préfacé par Pierre Deshusses. Éditions Payot & Rivages, 2005.

Le monde entier au-dedans de soi

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mercredi 12 septembre 2012

« Avec un peu d’expérience et de souvenir, on arrive à aller plus loin que ce que l’on pensait au début. L’important n’est pas de faire de nouvelles expériences mais de devenir vigilant à l’intérieur et d’être capable de se débrouiller avec ce que l’on a. Les milliers de concepts abstraits qui s’imbriquent et se pénètrent les uns les autres sont souvent comme les alluvions que le grand fleuve dépose sur chacune de ses rives. Quand on nage au milieu, dans l’eau vive, ils importent peu et ça ne vaut vraiment pas la peine de s’en préoccuper ; il est certes troublant de voir tous ces gens qui se chamaillent pour des concepts comme des chiens autour d’un vieil os et l’on n’ose pas considérer comme nulle toute cette bagarre. Et pourtant on devrait. La plupart des gens ne vivent pas dans la vie mais dans une apparence, dans une sorte d’algèbre où rien n’existe et où tout n’est que signification. J’aimerais sentir puissamment l’être de toute chose et, plongé dans l’être, la vraie signification profonde. Car l’univers entier est plein de signification, il est le sens devenu forme. La hauteur des montagnes, l’immensité de la mer, le noir de la nuit, la façon qu’ont les chevaux de regarder, comment nos mains sont faites, le parfum des œillets, comment le sol se déploie en vagues, en creux ou en dunes ou bien encore en falaises abruptes, un paysage vu depuis une montagne, comment on se sent quand, par une journée de grande chaleur, on passe sous un porche frais aux pierres luisantes d’humidité, ou quand on mange quelque chose de gelé : partout, dans toutes les innombrables choses de la vie, dans chacune d’elles, est exprimé de façon incomparable quelque chose qu’on ne peut rendre avec des mots mais qui parle à notre âme. Et ainsi le monde entier est une parole de l’insaisissable adressée à notre âme ou une parole de notre âme adressée à elle-même. La tristesse est un concept dans la langue réelle ; dans la langue de la vie, il existe des milliers de tristesses différentes : la tristesse quand on ne voit rien d’autre que des pierres, de la mer et du ciel [1] ; la tristesse quand, par exemple, on sent l’odeur des fraises fraîchement cueillies et qu’on repense à certaines journées d’enfance ; la tristesse, bien différente, quand le soleil décline d’une certaine façon, et tant d’autres encore, n’est-ce pas ? Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde pour soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. […] C’est pour ça que je crois qu’il n’y a rien d’écrit qu’on doive croire. Tous les grands livres, les grands poèmes, la Bible et les autres, sont des mondes oniriques […] apparentés au monde réel et aussi entre eux de façon purement métaphorique et impossibles à raccorder comme on visse des tuyaux ! Or, en général, le bavardage des gens (et même tout le bavardage reproduit dans l’écrit) est la même chose que lorsqu’une vraie musique reprise et chantée de façon fausse se mêle aux grincements d’une charrette et au brouhaha de la rue. Et réussir à avoir une idée là-dessus dans ces conditions relève tout au plus du hasard. Mûrir n’est peut-être rien d’autre que ça : apprendre à écouter au-dedans de soi jusqu’à oublier tout ce brouhaha et même jusqu’à être capable de ne plus l’entendre à la fin. »
Hugo von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses. Éditions Payot & Rivages, 2005. Tiré des pages. 124 à 129.

 

 

[1] Allusion à ce que lui disait son ami dans un précédent courrier.

P.-S.

(le 21 septembre 2012) « Les milliers de concepts abstraits qui s’imbriquent et se pénètrent les uns les autres sont souvent comme les alluvions que le grand fleuve dépose sur chacune de ses rives… » Alors ne suis-je pas échoué sur la rive depuis longtemps ? N’est-ce pas sur ces alluvions, dans ces alluvions, que je patauge depuis si longtemps ?

En même temps, ces alluvions ne constituent-ils pas la civilisation même ?

 
 
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