Rupture

Message maya

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dimanche 16 décembre 2012

(ce post est dédié aux occupants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes)

Il existe au Guatemala et dans ses environs immédiats les traces d’une civilisation mystérieuse. Elle serait peut-être un peu moins mystérieuse sans, après la conquête espagnole, la frénésie destructrice des prêtres occidentaux envers les écrits "sacrilèges" des mayas. Et peut-être pas, les écrits détruits étant eux-même œuvre des prêtres locaux.

Il est amer de constater que les millénaires de l’aventure humaine n’aient longtemps été connus que par les traces monumentales ou écrites laissées par les pouvoirs mégalomanes pour qui, n’en doutons pas, l’édification de grandes œuvres étaient autant d’occasions d’asseoir leur pouvoir. Il nous faut, aujourd’hui, user de beaucoup de science pour deviner un passé inconnu en ayant des chances raisonnables de ne pas nous tromper de beaucoup.

En ce temps-là, déjà, les experts étaient maîtres du temps et des cieux. Ils faisaient se lever le soleil en soufflant dans des conques pour l’encourager, et faisaient tomber la pluie en dansant. En échange de ces bons offices, ils vivaient (déjà) sur le dos du peuple : tous les événements importants de la vie ordinaire "nécessitaient" la présence d’un prêtre et celui-ci devait être rétribué. Les prêtres mayas se servaient d’un calendrier qui indiquait quels travailleurs (quels métiers) allaient danser telle semaine pour se faire bien voir des cieux. Ce calendrier permettait également de déterminer le destin des individus d’après leur jour de naissance…

Nous savons que le pouvoir maya à l’origine des grands monuments aujourd’hui perdus dans la forêt s’est effondré rapidement. Les mayas eux-même ont survécu [1] jusqu’à aujourd’hui, leurs prêtres également, mais le – ou, si l’on veut, les pouvoir, car ils étaient organisés en villes-états, quelque-chose dans ce genre –, le pouvoir qu’ils supportaient a changé de forme bien avant la conquête espagnole.

Des indices concordant incitent à penser que la situation écologique de leur habitat a beaucoup contribué à cet effondrement maya [2]. Leurs monuments aux pierres pas très bien jointes étaient recouverts de stuc. Au fil du temps, ils utilisèrent de plus en plus de stuc, jusqu’à un moment où, en certains endroits tout au moins, ils se mirent au contraire à mieux joindre leurs pierres… L’habitat ordinaire du peuple n’utilisait pas de stuc, je présume, ou peu, mais un temple digne de ce nom doit être magnifiquement paré, cela va de soi.
Or, pour produire le stuc il faut longuement chauffer le calcaire, et pour chauffer le calcaire on brûle le bois (ils n’avaient pas encore découvert le pétrole)… En ce temps-là, déjà, la déforestation pouvait avoir des conséquences climatiques locales, et, plus encore, des conséquences sur l’érosion des sols. L’agriculture maya était en partie en terrasse, elle utilisait aussi, intelligemment, les boues des marécages. Cette agriculture efficace était la source véritable de la richesse maya, et non les rites des prêtres et les guerres des rois. Et il n’est pas sûr que ce soit les pouvoirs en place qui aient mis au point cette agriculture, loin de là !
Au fil du temps, un équilibre écologique s’était instauré au sein de ces territoires cultivés, un équilibre détruit par l’érosion accélérée des forêts avoisinantes disparues. Des rois apprirent qu’il est plus difficile de garder un trône lors de longues et répétitives périodes de famines ; mais l’autorité religieuse, sinon ses représentants eux-mêmes, s’en sortit très bien. La force changea de mains, de forme, peut-être même disparut-elle localement et très ponctuellement ; l’autorité s’en sortit mieux, en tout les cas elle perdura. Et des régions furent abandonnées définitivement.

L’histoire de l’humanité est riche (façon de parler) de ces pouvoirs érigeant de grands projets pour se valoriser à la face du monde et se montrer plus grand que ses adversaires. C’est à juste titre qu’on les qualifie de "pharaonique". C’est l’histoire de tous les grands tombeaux, de toutes les pyramides, mais l’histoire des statues de l’île de Pâques et même celle des mégalithes ne sont probablement pas très différentes.
Il y a aussi les cathédrales qui, comme l’indique l’étymologie, ne sont que les salles du trône des évêques. Ces salles se mirent à grandir et à s’embellir dans le cadre d’une guerre de pouvoir des évêques contre le pouvoir des abbayes et les pouvoirs féodaux, les baronnies.
Bien sûr, tous ces monuments, toutes ces écrasantes bâtisses du pouvoir furent également lieu de fleurissement des arts et des sciences. Pardi, là où il y a de l’argent et de la puissance…
On me rétorquera, au moins dans le cas des cathédrales, que s’exprimait là un intense sentiment religieux. Bien sûr, bien sûr, c’est évident… Surtout si l’on oublie qu’à ces époques l’espace religieux était également espace politique…

Ces monuments ont été fabriqués par des êtres humains ordinaires, par les peuples, ils sont riches de l’apport de milliers de mains et de cœurs. Mais les peuples auraient-ils pu eux-mêmes, pour autant, décider de faire de si grands efforts simplement dans le but de modifier le paysage ? Sans doute pas. Une communauté, même libre, peut se laisser persuader de l’intérêt vital de tels ouvrages, par une autorité, par ses prêtres. Mais sinon, sans autorité, sans "experts", pas de monuments. Les peuples ont autre chose à faire. Par exemple des réseaux d’irrigation, des maisons, des moulins, des sélections de plante, des améliorations de techniques de culture et d’élevage, des bocages… Il y a, de par le monde, un tas de réseaux d’irrigation très anciens dont nous ne connaissons pas vraiment les origines. Personne ne s’est soucié d’écrire l’histoire de ces constructions artificielles pourtant de la plus grande importance. C’est presque une preuve qu’elles n’ont pas été initiées par des rois.

Les rois, les princes, les pouvoirs ne savent bâtir qu’en planifiant, tandis que le peuple bâtit en vivant, en se "battant" pour vivre. Un jour, un peu fortuitement, en essayant quelque chose, parfois par jeu, par curiosité, ou bien au contraire par obligation soudaine suite à l’adversité – une catastrophe, un vol, une nouvelle loi… – une personne, une communauté découvre quelque chose d’intéressant – une plante, une façon de faire… Cette personne ou cette communauté continu d’utiliser sa découverte, et puis cela se répand. Ou pas. Le progrès est vieux comme l’humanité par définition, si l’on parle d’un progrès non planifié : celui des peuples libres. On peut dire de ce progrès-là ce que, inspiré par Lu Xun, Simon Leys disait de l’espérance : il en va comme de ces chemins dans les champs, qui naissent simplement du passage répété des passants : un chemin apparaît là où il n’y en avait pas. Il ajoutait : il faut donc marcher.

Ce progrès, que l’on peut qualifier de naturel, est lent, très lent. Cette lenteur est gage d’efficacité, et elle rend possible le bonheur. Ce progrès ne se fait pas sans erreurs, mais ces erreurs restent à petite échelle, elles sont corrigées avant que d’atteindre des dimensions planétaires. Au contraire de ce qui est planifié. Le message maya nous dit de ne pas nous presser, et d’abord d’éviter les pouvoirs, c’est-à-dire le règne de la force alliée à l’autorité – religieuse ou autre –, ne serait-ce que parce que cette alliance de la force avec l’autorité produit immanquablement ces monuments de bêtise et de vanité qui détruisent la branche sur laquelle nous avons notre nid.
Les êtres humains sont ainsi fait qu’ils ressentent le besoin d’une autorité [3]. Mais, de grâce, qu’ils se débrouillent pour que l’autorité ne fasse pas alliance avec la force, car alors c’est la fin !

 

[1Il paraît que même leurs rites religieux ont en partie survécu

[2Leur calendrier n’y serait, en revanche, pour rien  !

[3Ne serait-ce qu’un maître à penser mort depuis longtemps. Mais il y aura toujours des gens pour s’improviser prêtre de tel ou tel maître à penser.

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