Rupture

Pour en finir avec la lutte des classes

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dimanche 23 décembre 2012

Il me faut revenir sur mes propos passés concernant cette invention de Hegel [1] transformée par Marx puis par le marxisme : la lutte des classes. Mon point de vue était que jamais il n’avait existé une classe de prolétaires menaçant de prendre le pouvoir à la place des capitalistes, mais qu’il existait en revanche une classe de technocrates – les techniciens – possédant déjà une partie du pouvoir, comme, au temps du règne des aristocrates, les marchands (voir De la lutte des classes et Révolution et lutte des classes).

Depuis, deux évidences me sont enfin apparues : d’une part les marchands ne sont pas les capitalistes, ces derniers sont une création nouvelle accompagnant les développements de l’usage de la monnaie et de l’exploitation des gisements miniers, et par conséquent le passage de l’ancien régime au monde bourgeois industriel n’est pas le simple résultat d’une "lutte des classes" ; et d’autre part les prêtres ont toujours, ou presque, partagé le pouvoir avec d’autres, ceux que je nomme en raccourci "la force" dans un post précédent, et il se trouve que, du point de vue politique, l’autorité technique et scientifique est assimilable au clergé d’antan.

Or, les prêtres n’ont pas vocation à régner seuls, c’est-à-dire à manier eux-même la force. Ils s’y risquent quelques fois, nos grands techniciens en rêvent souvent et n’étaient pas absents des expériences totalitaires du XXe siècle. Mais l’autorité qui manie directement la force s’affaiblit en temps qu’autorité, ce n’est pas tenable longtemps.

Non, les pouvoirs qui durent sont bicéphales : la force et l’autorité. Et la lutte des classes n’existe pas plus en version hégélienne qu’en version marxienne.

Ibn Khaldûn, il y a bien longtemps déjà, avait de son côté remarqué qu’en général l’État devait importer sa violence d’ailleurs, de ce monde sauvage dont il craint les attaques, étant donné que pour régner il a pacifié et désarmé son peuple. La violence et le pouvoir dans l’État viendrait donc souvent du "monde sauvage" : « d’infimes minorités de guerriers conduisent ainsi d’immenses troupeaux de producteurs » ; Gabriel Martinez-Gros, qui rapporte cela dans le dernier numéro de L’Histoire, en donne quelques exemples (les mamelouks turcs et caucasiens régnant près de trois siècles sur l’Égypte et la Syrie (XIIIe-XVIe siècle), plusieurs des principales dynasties chinoises…).

Mais les pouvoirs de notre temps se sont largement affranchis de ce dilemme, leurs forces sont des forces artificielles fabriquées par les troupeaux de producteurs selon les plans des grands prêtres [2], et leur usage est délégué à d’autres que les détenteurs réels du pouvoir. Car, en effet, les lieux apparents du pouvoir, ceux qui sont si mal démocratisés, s’avèrent n’être que de faux lieux du pouvoir – comme le fait remarquer l’auteur de l’article sur Ibn Khaldûn, « l’État et l’impôt ne sont plus les accumulateurs fondamentaux de la richesse ». Le pouvoir est aux mains des multinationales et de leurs possesseurs, et ce pouvoir véritable n’a absolument rien de démocratique. Nos maîtres sauvages sont les multinationales, leurs banques et leurs Bourses. Ils ne forment pas une classe ; ce sont des voyous, des gangsters, des mafieux assez puissants pour mettre la légalité largement de leur côté, c’est tout !

Nous sommes sous une domination tricéphale : dans la lumière, deux têtes, contrôlées par la troisième se tenant dans l’ombre.

[1(note ajoutée le 3 janvier 2013) Depuis longtemps j’attends que l’on me fasse une remarque à propos de cette assertion sortie de ma mémoire parfois un peu trop simplificatrice. Une remarque accompagnée d’intéressantes références que je n’ai pas le temps de rechercher eut été bien agréablement reçue. Mais j’attends en vain, alors il est préférable que je signale moi-même m’être trompé en attribuant à Hegel la paternité du concept de Lutte des classes. C’est bien Marx qui a érigé en système la lutte des classes, mais en s’inspirant à la fois de la dialectique hégélienne et de propos de Hegel sur l’Histoire. Je ne pense donc absolument pas me tromper sur l’essentiel.

[2Car, comme je le disais ailleurs (Humanisation à l’occidentale), nous ne sommes plus au temps du rêve : aujourd’hui, lorsque les mages nous disent manipuler la nature, ils la manipulent réellement.
D’autre part, les servants de ces forces artificielles sont, comme les autres fonctionnaires, peu distinguables de la masse des producteurs : tous sont salariés d’une entité organisée militairement, tous courbent l’échine pour la déesse Productivité.

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