Une âme parmi les autres

La complainte d’un enfant timide

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dimanche 13 mai 2007

Dans la grande cour de l’école primaire se trouvait un arbre à l’écart. Un jour que nous jouions à cache-cache je me suis blotti derrière cet arbre bien trop éloigné de mes camarades. Sans doute ai-je cru que le jeu consistait à ne pas être trouvé. Bien au contraire, il consiste à être trouvé, mais pas trop vite (c’est un peu comme les jeux érotiques des grandes personnes : "Déshabillez-moi, oui, mais pas tout de suite, pas trop vite…"). Je n’ai pas été trouvé, ils m’ont oublié et sont passés à une autre partie. J’ai attendu longtemps…
C’est l’un des rares souvenirs que je garde de l’école primaire car j’ai presque tout laissé s’enfoncer dans la zone sous-marine de mon âme.
Je me disais que quand je serai grand je serai libre et heureux…

Le monde où je vis n’est pas le vôtre. Pourtant vous y êtes présent et vous m’y agressez sans cesse en me regardant, en me saluant, en me souriant, en essayant parfois de m’embrasser. Vous m’y attaquez même vigoureusement en me posant des questions "Comment vas-tu ? Que fais-tu ? Que deviens-tu ?" – atmosphère d’inquisition dans laquelle j’étouffe.
Qu’ai-je fait ? Pourquoi portez-vous toujours vos regards sur moi ? Pourquoi me jugez-vous tout le temps dès que je lève un doigt, dès que j’ouvre la bouche ? Devant vous je ne peux qu’avoir honte de ce que je m’apprête à dire ou à faire ; je suis si lamentable, rien qu’un enfant timide et maladroit ! Je m’exprime mal, peut-être même… je pense mal ! Ce que j’entends de vos conversations, pourtant, ne me semble pas mieux pensé, mais qui suis-je pour en juger ? rien qu’un enfant, un gosse, quelqu’un qui ne doit toucher à rien et tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler (c’est ma maman qui le dit et je ne la crois pas, pourtant j’obéis, et facilement : je suis déjà ce qu’elle me demande d’être, et pire encore).
Comme j’aimerais rire avec mes camarades ! Comme j’aimerais pouvoir leur proposer, leur dire les jeux et les blagues qui me viennent à l’esprit quand je suis éloigné d’eux ! Hélas, près d’eux je ne pense plus, terrifié par les maladresses que je suis susceptible de faire et par l’air ridicule que je m’attribue… ou par je ne sais quoi.
Et comme j’aimerais vous toucher mais… j’ai peur de vous déplaire, comme toujours. Alors je ne fais rien, je ne dis rien, je ne touche à rien ni à personne – "Touche avec les yeux", dit ma maman chaque fois qu’elle m’emmène dans une boutique. Alors je ne fais rien, je ne dis rien, je ne touche à rien ni à personne, je m’assois et je pense tristement. Je pense que, de toute façon, vous n’êtes guère intéressant… Il faut bien se consoler !

Non, le monde où je vis n’est pas le vôtre. Pourtant vous y êtes présent – "Comment vas-tu ? Que fais-tu ? Que deviens-tu ?" – Moi, je ne demande rien. Dans ce monde je suis sans défense, je rougis, je pâlis, je tremble, je n’entends plus, je ne vois plus, je ne trouve plus mes mots, je ne me souviens plus, mon cerveau est sens dessus dessous, je ne suis plus rien, écrasé.
Voir un camarade de classe ou, pire, un parent que je vois rarement ? c’est la honte qui m’envahit, qui s’impose à ma pensée comme le froid à la peau. Quand on me regarde, j’ai toujours l’impression de faire une faute ; chaque regard élevé sur moi semble me dire : "Halte ! que fais-tu là, misérable ?" Chaque regard élevé sur moi arrête un mot que j’allais prononcer, un geste que j’allais faire, et parfois entraîne une sorte de panique qui fige mon esprit, les choses les plus simples devenant tout à coup inaccessibles à mon entendement – en une véritable altération de la conscience,
je tremble, je n’entends plus, je ne vois plus, je ne trouve plus mes mots, je ne me souviens plus, mon cerveau est sens dessus dessous, je ne suis plus rien, écrasé.
J’ai peur et souvent vous vous en amusez. Vous riez, vous vous moquez.
J’ai peur et je me blottis au creux de moi-même, en mon âme. Je deviens hermétique à vos apprentissages. Comment apprendre à bien parler quand on a peur de dire, comment apprendre à construire quand on a peur de faire et qu’au lieu de regarder le maître on contemple, atterré, sa propre insuffisance ? Je ne peux même pas apprendre à me moucher correctement, alors chanter – oh ! comme j’aimerais chanter avec vous ! Mais je n’arrive même pas à claquer des doigts (je n’ai jamais su le faire). Compter oui, ça je peux, car alors j’interpose le papier entre moi et le correcteur, entre moi et le maître. Il me protège.

(Bienfaisante arithmétique qui m’empêcha de me déconsidérer à mes propres yeux mais en occupant une place qui n’est pas la sienne ! En témoignent des rêves étranges où les visages aimés prennent la figure de nombres et les sentiments l’allure de calculs arithmétiques. Depuis pas mal d’années je ne me souviens plus, au réveil, de pareils rêves, pourtant ils me furent assez habituels. Je n’ai jamais pu, au réveil, transcrire ces rêves, tellement ils étaient inénarrables. Dommage, ils témoigneraient de la présence d’étranges méandres de mon esprit que les techniques d’imagerie actuelles ou futures pourraient peut-être mettre en évidence, qui sait ?)

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