Rupture

Richesse et pouvoir, ou Le sens de l’Histoire (2)

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lundi 31 décembre 2012

Pendant très longtemps l’humanité a été fragmentée en une multitude de territoires qui étaient autant de systèmes d’accumulation de richesse. Le fonctionnement de ces systèmes était à l’origine très simple : l’impôt en monnaie ou en nature dû au seigneur et au clergé, souvent aussi au seigneur d’un rang supérieur, le roi ou l’empereur. C’est par ces impôts que le pouvoir restait pouvoir et se renforçait (la tendance de tous les pouvoirs est de se renforcer).

Or, les choses ont changé. Aujourd’hui les impôts d’État demeurent mais suffisent à peine aux dépenses courantes, ils ne sont plus source d’accroissement de pouvoir. Pourtant, cette source existe, c’est l’économie capitaliste. Seulement, ses bénéficiaires ne sont plus les États…

Il y a quelques mois j’entendais dire que notre bien aimé président – celui "qui est venu nous apporter sécurité, justice et réussite" – que notre bon messie socialiste "n’aimait pas les riches". C’est assez étonnant de la part d’un homme qui, aux yeux de la plupart des gens, paraît quant même relativement riche. Mais passons, l’essentiel n’est pas là…

C’est qu’il ne s’agit pas d’aimer ou de ne pas aimer les riches, ni même d’avoir ou pas une volonté de justice ou d’égalité. Le problème est que c’est l’accumulation de richesse qui crée le pouvoir. Le pouvoir est inévitablement là où est la richesse. Or, le capitalisme est un système d’accumulation de richesse au profit des financiers, des capitalistes, et au détriment des troupeaux de producteurs mais aussi des États. Le capitalisme affaiblit les États par intérêt et c’est là la seule raison de son soutient à la démocratie relative que l’on connait sous son règne. Il n’hésite d’ailleurs jamais à soutenir des dictatures locales lorsqu’il se sent assez fort pour les dominer et s’en servir ponctuellement pour l’exploitation à son propre profit du pays et de son peuple. Cela se produit en particulier lorsque ce sont les ressources en matières premières qui intéresse le moloch, ainsi qu’une main d’œuvre qu’il n’entend pas, provisoirement, transformer en masse de consommateurs. La main d’œuvre n’est alors pour lui, idéalement, qu’une sorte de matière première ou – comme on dit dans le monde agricole – un intrant.

Le système capitaliste est un système d’accumulation de richesse, la structure de l’économie capitaliste permet de drainer l’argent vers les banques et les actionnaires, et ceci sans limite. Mais, curieusement, il le fait en distribuant des richesses au troupeau de producteurs, ses serviteurs. C’est là son génie. Il a transformé les producteurs en producteurs-consommateurs, ce qui l’a amené à promouvoir l’individu contre les communautés traditionnelles. Le capitalisme a libéré l’individu afin de vaincre l’opposition des communautés traditionnelles. Ce combat n’est d’ailleurs pas terminé, il est même entré dans une phase extrêmement intense au Maghreb ainsi qu’au machrek où Israël constitue maintenant une gêne considérable – comme l’a été, à l’autre extrémité de l’Afrique, l’apartheid.
Libérant l’individu [1], le capitalisme a commencé à libérer la femme. Il ne s’agissait certainement pas d’une priorité pour lui, mais il ne pouvait tout de même pas laissé sous-exploité (par lui) la moitié de l’humanité !

Naturellement, la richesse distribuée au troupeau ne ressemble pas à la richesse engrangée par ses maîtres. Elle est une accumulation de petites choses à consommer tout de suite et d’outils à l’obsolescence calculée et à la portée limité (ils ne menacent pas le pouvoir, souvent même ils le renforcent : la télévision, par exemple). Certains auteurs, et en particulier Bertrand Méheust – que j’ai, avec plaisir, cité ailleurs – parlent à ce propos de "pression de confort" ou de "pression du confort". C’est une expression fort discutable car elle laisse quelque peu entendre que ce serait le peuple qui demanderait ce confort, que ce serait à sa demande que le capital crée toute cette abondance de choses matérielles. Or, je n’ai pas souvenir, dans les années 90, d’avoir entendu le peuple réclamer à cor et à cri le haut débit internet pour tous ; ni, dans les années 80, le mobile et le réseau 4G pour tous. Et je ne pense pas me tromper en affirmant que, dans les années 50, il ne réclamait pas la Haute Fidélité pour tous ; ni, dans les années trente, la télévision pour tous. Pareil pour le chauffe-eau ou le lave-linge : le peuple, cet imbécile, n’y avait même pas pensé ! Pas plus qu’à l’eau courante et au métro au XIXe siècle…

Non, s’il existe une "pression de confort", elle est le fruit d’une pression publicitaire. Simplifions donc les choses : il existe une pression publicitaire, point !
Cela dit, la publicité qui en est le vecteur ne se trouve pas qu’en images sur les murs et les écrans, elle se trouve aussi dans les livres, les essais, et dans les têtes… Jusque dans la tête de ce pauvre Bertrand Méheust qui vient nous parler d’une "pression de confort" (dans un livre un peu brouillon qui vaut quand même la peine d’être lu : La politique de l’oxymore) alors que lui-même dénonce, un peu plus loin, l’omniprésente publicité ! Le monde du Capital est aussi sa propre publicité, une publicité qui nous enveloppe et nous pénètre en même-temps qu’elle dit à chaque individu : "toi aussi, défends-toi, fais ta publicité, vends-toi !"
Le Capital a fait de la publicité la plus haute valeur morale.

A propos d’eau courante et de métro… L’un des motifs principaux de la généralisation de la première aux masses laborieuses a été qu’elle enlevait aux femmes – ces pipelettes ! – de nombreuses occasions de rencontre, et l’un des motifs de la réalisation de l’autre était la volonté d’éloigner les classes laborieuses de l’élite – tout le monde ne peut pas être un Louis XIV qui, lui, savourait son pouvoir sans limites au contact de ses serviteurs et de ses courtisans (il se serait ennuyé dans un appartement moderne avec salle de bain géante et piscine, mais désert). L’eau courante et le métro sont d’abord des outils fait pour briser les communautés. Les réseaux en tout genre d’aujourd’hui restent d’ailleurs de puissants outils d’asservissement, ils représentent autant de menaces lorsque nous en sommes dépendants, ils nous lient au Capital. Ce sont bien des toiles d’araignées, des "web", et nous sommes les mouches.

Tout cela ne s’est pas fait en un jour, et pour y arriver il a fallu lever une armée, celle des travailleurs, et un corps d’officiers, les chercheurs, ces alchimistes qui ont trouvé la pierre philosophale : l’art de mathématiser la nature, qui nous l’a livré en partie. Ces chercheurs ont appris à manipuler l’électricité, à convertir et à mettre en conserve l’énergie, à manipuler les molécules et les êtres vivants… Ils ont révolutionné le monde en élargissant le champ d’exploitation du capitalisme, en repoussant les frontières encore et encore. Depuis qu’ils s’y sont mis, ils n’ont jamais cessé, mais il leur reste encore du pain sur la planche : ils ne se sont pas encore enfoncé très loin dans l’infiniment petit – ils n’en sont en pratique qu’à l’atome –, ni dans l’infiniment grand, il leur reste beaucoup de champs à ouvrir dans le vivant, côté chair comme côté psychisme. Les voies de conquête du Capital sont innombrables.
Le seul ennui, c’est que ce système capitaliste est tellement absorbé par sa recherche de profit et de toute puissance qu’il ne voit pas les effets secondaires de son œuvre. Il n’est pas capable d’être sérieusement préoccupé par l’apparition de masses de déchets dans l’Océan, l’atmosphère, l’espace extra-atmosphérique, les corps vivants, les esprits…
En réalité, il s’en fout !

[1Le capitalisme libère l’individu mais, en le libérant, il le bague.

 
 
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