Rupture

L’autorité dans la pierre

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lundi 7 janvier 2013

Depuis longtemps l’Humanité se donne des saints, des prophètes et des héros à admirer, à imiter et à suivre, parce que les humains ont besoin de modèles. La question est de savoir comment elle se les donne.

Depuis longtemps, aussi, les pouvoirs détournent à leur profit ce besoin en créant eux-mêmes les idoles que les troupeaux de producteurs – pardon, la masse des travailleurs – devront adorer. Ceci est probablement l’un des "mécanismes" – sûrement pas le seul – qui a donné naissance aux dieux.
Avant même l’invention des écritures, ces commandements furent inscrits dans la pierre.

Malgré cela, quelques modèles, quelques "saints" et héros ont su s’imposer par eux-même, plus ou moins. Gandhi ou Martin Luther King par exemple, dans notre monde contemporain. Mais aussi Albert Einstein et Isaac Newton. Ou Karl Marx. Ou Adolf Hitler (transformé ensuite en anti-modèle [1]). En y regardant de plus près on s’aperçoit que même dans ces cas il y a une part de propagande émanant d’un pouvoir ou d’un autre. Pour que les peuples exploités ne se donnent pas à eux-même leurs propres modèles, il faut leur en créer, leur en proposer, ils sauront les prendre. Bien rares seront, ensuite, ceux qui oseront renverser les idoles. C’est là, de toute façon, chose extrêmement difficile.

Récemment, des extrémistes de l’Islam s’y sont mis, en s’en prenant à de vieilles idoles de pierre en Afghanistan et à des tombes et mausolées de saints dans ce qui fut jadis l’une des capitales intellectuelles de l’Islam, Tombouctou. Ces tentatives sont relativement comiques car, dans les deux cas, les profanateurs se trompent de cibles ! Au Mali, ce ne sont pas les monuments eux-mêmes qui sont vénérés mais les mémoires de ceux à qui ils sont dédiés. Ces profanations se retourneront d’autant plus facilement contre les profanateurs que sont remués ici des mémoires soufis, donc en principe détachées des contingences matérielles et de la préoccupation de l’au-delà. Sans compter que si ces monuments ne sont pas vénérés pour eux-mêmes, les habitants qui les côtoient peuvent s’y être attachés, et l’attachement à son environnement est un ressort puissant de la vie des êtres vivants en général et des humains en particulier.

Le cas des bouddhas d’Afghanistan n’est pas très différent. Le bouddhisme n’y étant plus présent depuis longtemps, ces statues se sont intégrées au décor naturel et sont presque considérées comme telles, comme la montagne et le ruisseau, avec en plus quelque chose de mystérieux, d’inquiétant : leur origine clairement humaine et leur caractère anthropomorphe. Mais Bouddha n’est nulle part censé être vénéré pour lui-même, c’est son enseignement qui importe [2], et cet enseignement dit qu’une seule chose mérite notre attention : la délivrance de la douleur engendrée par les désirs et les passions [3]. Ces destructions ne s’opposent donc à aucune pratique religieuse actuelle et ne peuvent déranger que les adorateurs du patrimoine – tiens, j’ai failli oublier cette pratique religieuse-là [4] !
En tout les cas, l’auteur de ce blog ne se préoccupe pas plus de la chute de ces statues que de celle, un peu plus au nord, des statues de Lénine, et ce bien qu’il n’ait pas d’intérêts dans la mine de cuivre que la Chine s’apprête à exploiter à l’emplacement de Mes Ainak, grande ville bouddhiste du IVe siècle sise dans l’actuel Logar – au sud de Kaboul.

On est loin, ici, des pyramides Égyptiennes ou Mayas et de ce qu’elles représentent, pour nous occidentaux en particulier. Nous les admirons, plus exactement, nous admirons en elles les forces et les arts qui les ont créé. Il n’y aurait rien à redire s’il ne s’agissait que des arts. C’est ce que nous admirons aussi dans les statues de bouddha, les arts, et c’est très bien. Cela ne fait jamais de mal de prendre les beaux arts pour modèle, et cela peut même faire du bien.

Mais, en chaque pyramide se cache, ou plutôt se montre, la force, le pouvoir, et nous ne pouvons pas admirer une pyramide sans éprouver, même malgré nous, du respect pour le pouvoir qui l’a érigé avec la sueur et le sang de ses esclaves. Les immenses bouddhas des falaises afghanes nous feraient sans doute un effet très semblable s’ils étaient aussi connus que les pyramides, s’ils avaient été aussi "popularisés", car leurs dimensions suggèrent qu’ils furent autant de "grands projets" à l’époque de leur érection, mais il se trouve que ce n’est pas le cas et que cela ne peut plus l’être. Ce n’est pas le cas parce que la civilisation portée par le bouddhisme n’a jamais été prise pour modèle par le pouvoir occidental qui lui a toujours préféré le pouvoir absolu de Pharaon et, plus généralement, des rois et empereurs censés être légitimés par les dieux ou être dieux eux-mêmes : pour notre civilisation, nos maîtres, ils sont gages d’efficacité dans la maîtrise du monde, c’est-à-dire dans l’exploitation de la nature et des populations humaines – la civilisation occidentale ne s’est intéressée à la Grèce antique que pour s’en servir contre l’idéologie trop envahissante et paralysante de l’Église et ouvrir la route aux sciences et techniques industrielles, non par amour de la liberté.

Ce n’est pas par hasard que nous, en France, avons eu un "roi-soleil" qui fit ériger un palais somptueux tandis que les campagnes autour étaient dans la misère. Le château de Versailles, lui aussi, est une démonstration de puissance. En cela, il est méprisable. Tout comme sont méprisables les pyramides. Tous ces monuments ne devraient nous inspirer que honte et mépris, mais c’est malheureusement ce qui n’advient pas car nous honorons la puissance, nous la respectons. D’un respect entretenu par la mise en scène de ces monuments du passé, et d’autres du présent aussi.

Tous ces monuments sont des mémoires qu’il nous faut préserver, nous dit-on. Peut-être, mais il faudrait d’abord apprendre à les lire. A les lire en négatif. A voir en eux les larmes et le sang que firent répandre les pouvoirs qui les ont dressés. Qui voit cela en regardant le château de Versailles ? Si nous ne pouvons apprendre à les lire, mieux vaut les raser ou, au moins, les transformer, les faire devenir autre chose que ce qu’ils sont à présent, les enlever au pouvoir et les rendre aux habitants. Une proposition pour Versailles : le transformer en geôle pour y enfermer nos politiciens. Ils pourraient tous y jouer, jusqu’à la fin de leurs jours, au roi et aux courtisans du roi. Mais il leur faudrait aussi jouer, à tour de rôle éventuellement [5], les serviteurs, d’autant plus que nous les priverions des commodités modernes.

Ces fameuses "mémoires" ont parfois été érigées délibérément pour cacher quelque chose, pour que le troupeau de producteurs oublie sont propre passé. En 1870, deux notables parisiens projettent de dresser "un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus" afin d’expier "les fautes d’un siècle de déchéance morale qui valurent aux français la punition divine que fut la défaite de 1870". Lors de la pose de la première pierre en 1875, l’un de ces notables déclara : « Oui, c’est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte, que s’élèvera l’église du Sacré-cœur ! Malgré nous, cette pensée ne pouvait nous quitter pendant la cérémonie dont on vient de lire les détails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l’Église semblait surtout animer. » D’autres raisons pouvait suffire à imposer le choix de la butte Montmartre pour cette érection – elle était depuis longtemps lieu de culte – mais le pouvoir faisait là d’une pierre deux coups [6].

Les pouvoirs ne font pas que dresser des monuments, ils en font aussi disparaître. Le notre a beau nous parler sans cesse de "devoir de mémoire" et de patrimoine, il n’a pas cherché à préserver les œuvres monumentales du grand architecte et grand organisateur du troisième Reich Albert Speer, après la victoire de 1945. L’université militaire que ce dernier construisit à Berlin était si solide que les alliés, voyant la difficulté qu’il y avait à s’en débarrasser à coup d’explosifs, décidèrent de la faire disparaître sous les gravats de Berlin [i].

La Chancellerie conçue et construite par le même Albert Speer fut, elle, démantelée par les soviétiques. L’Histoire est ainsi toujours écrite par les vainqueurs, mais parfois avec retard : les colonnes du Zeppelin Feld de Nuremberg ne furent détruites qu’en 1967 ; il serait intéressant de savoir pourquoi (un nouvel aménagement urbain, peut-être). Mais enfin, elles furent détruites, et c’est très bien ainsi, même leur concepteur le comprendrait aujourd’hui, lui qui écrivit un jour :

Hitler considéra que la pérennité de ses monuments était un sujet de discussion pertinent ; il savait à quel point le fascisme de Mussolini avait trouvé un grand soutien dans la présence des édifices impériaux à Rome : des icônes ou des mémoriaux d’une époque révolue dans laquelle on comptait se ressourcer [7].

Les monuments anciens sont ainsi, souvent, de la propagande en pierre de taille. Les plus récents, en métal, verre et béton armé émergeant d’océans de bitume, feront probablement de moins belles ruines. Malgré la vie qui, au fil du temps, dépose de la poésie sur tout – on sait que la nuit apporte de la poésie jusque dans les zones industrielles d’aujourd’hui, sans doute parce que, la nuit, tout semble vivre ; la nuit, la propagande monumentale se tait, ou du moins se taisait avant l’intervention de récentes techniques d’éclairage. Le capitalisme semble n’avoir qu’à moitié retenu la théorie de la valeur des ruines chère à Albert Speer mais développée un siècle plus tôt par un autre architecte, Gottfried Semper. Il sait qu’il laissera des traces, de toute façon, jusque dans l’espace. Comme Nabuchodonosor faisait graver sur chaque dalle des trottoirs de la rue principale de Babylone "je suis Nabuchodonosor, roi de Babylone. J’ai pavé l’avenue de Babel de blocs de Shadou, pour la procession du grand seigneur Mardouk…", nos maîtres envoient des engins métalliques chargés de messages à travers l’espace intersidéral. Pendant la construction de ces engins tout comme pendant l’édification de la voie processionnelle de Babylone, des contemporains meurent de faim, triment à perdre haleine pour bâtir l’inutile, tuent ou se font tuer pour la survivance d’un pouvoir responsable – dans un même mouvement – de la réelle misère des peuples, qui sera oubliée, et de l’imaginaire grandeur des rois, survivant seule au temps qui passe.

[1Malheureusement, les anti-modèles ne fonctionnent pas. On le sait, d’ailleurs, c’est pourquoi l’on évite de répandre son livre (Mon combat) ; mais l’on s’entête à montrer des camps d’extermination.

[2On lui attribue cette métaphore : Voici, racontait le sage, un homme blessé par une flèche empoisonnée. Ses minutes sont comptées. Accourus à son secours ses amis ont le réflexe qui s’impose : ils essaient de le soigner. L’homme s’agite ; il demande, avant toute chose, à connaître l’identité de celui qui a tiré la flèche, ses origines, sa situation familiale, ses croyances, jusqu’à la couleur de sa robe. Il meurt avant d’y parvenir. Que n’avait-il, d’abord, combattu son mal avant de se lancer dans ces spéculations ! Morale de l’histoire : plutôt que de spéculer sur l’origine des choses, mieux vaut essayer de se guérir soi-même. (source : L’actualité des religions n°2, février 1999).

[3Les bouddhistes sont donc tous contre les partis politiques. Non ?

[4Une pratique religieuse, un culte qui porte ce double message : l’Humanité marche en avant et l’Occident est son éclaireur.

[5Choisiraient-ils cette solution ? Sans doute pas !

[6Source : Wikipedia pour les détails

[i« Dans le cas de Teufelsberg, l’édification du tumu­lus est une déci­sion des Alliés, mais ce sont les Allemands qui le réa­li­sent. Et durant vingt ans, char­ge­ments de pier­res après tom­be­reaux de terre, les vain­cus vont être contraints de recons­ti­tuer la scène infa­mante de leur Golgotha, de dres­ser par eux mêmes le monu­ment de leur culpa­bi­lité et de leur déchéance. Pour ce faire, ils vont inven­ter une stra­té­gie leur per­met­tant de maquiller en vic­toire ce rituel d’afflic­tion. Ainsi le chan­tier sera-t-il ponc­tué de fêtes d’obé­dience sta­kha­no­viste, lorsqu’il s’agira de célé­brer la 5000e tonne de décom­bres, la 10 000e tonne, la 20 000e tonne, etc. » Les salariés d’aujourd’hui maquillent souvent de la sorte en victoire l’infamant labeur des entreprises capitalistes !
(Ce texte de Jean-Yves Jouannais est tiré du cata­lo­gue du salon de Montrouge, Mai 2011. Jean-Yves Jouannais est l’auteur de L’usage des ruines paru aux éditions Verticales cet été.)

[7Albert Speer, Technik und Macht, Esslingen, 1979, pp. 49-50, cité dans le n°25 de la revue Vacarme – que je découvre –, dans un article de Salvatore Puglia qui commence par une autre citation très intéressante : « Les monuments doivent dominer dans leur solitude nécessaire. » Elle est de Mussolini.

 
 
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