Rupture

Faire croître un monde qui puisse contenir de nombreux mondes

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dimanche 13 janvier 2013

De San Cristóbal de Las Casas (Chiapas, aussi terre maya), un texte de Jérôme Baschet :

 

Pour mettre l’eau à la bouche, quelques extraits :

Ce que nous faisons et pouvons faire consiste à créer des espaces libérés. Ce ne sont pas nécessairement des espaces physiques, ni non plus des espaces totalement libres de toute ingérence des normes propres à la société capitaliste. Il suffit qu’ils soient en procès de le devenir ou bien, étant en partie libres, qu’ils luttent pour continuer de l’être. Pour commencer, il pourrait être fort utile de prendre conscience des espaces libérés (ou libres) dont nous disposons déjà.

Si dans la société capitaliste, le cœur glacé de la synthèse sociale est l’exigence du profit, l’expansion de la valeur, la croissance sans limite de la production, la centralité de l’économie qui impose ses normes à tous les aspects de la vie, rompre avec cela ne saurait se limiter à un changement dans le régime de la propriété des moyens de production ni même à une juste répartition des excédents productifs.

Construire un monde non capitaliste n’implique pas tant de s’emparer des moyens de production qui sont entre LEURS mains que, du moins dans une large mesure, de les démanteler (de la même manière que Marx indiquait, dans La Guerre civile en France, qu’il ne s’agit pas de conquérir l’appareil d’État mais de le « détruire »). Plus exactement, il s’agit de nous réapproprier les capacités productives correspondant à des besoins collectivement assumés comme pertinents, tandis que les autres devraient être abandonnées et démantelées (ce qui, du reste, n’a rien d’aisé). Cette double opération est importante non seulement dans sa dimension de récupération de certains moyens de production, mais aussi dans la mesure où elle implique de dissoudre la captation massive de la force de travail à des fins humainement et écologiquement ineptes, ce qui permet de libérer une ample capacité de faire, pour la restituer aux tâches socialement et individuellement pertinentes.

Il s’agit de construire « un monde qui puisse contenir de nombreux mondes », qui rompe avec la perspective unificatrice de la totalité, prédominante dans le système capitaliste (y compris sous la forme de l’État, du parti, de l’organisation, etc.). Il s’agit de laisser s’épanouir un monde de la multiplicité, un monde des différences capables de se proportionner les unes par rapport aux autres, de se respecter et de s’enrichir de leurs convergences comme de leurs divergences. C’est — pour la première fois depuis les origines de notre espèce — le monde de la réalisation interculturelle de l’humanité. Un monde de lieux particularisés, un monde de mémoires hétérogènes. Un monde dans lequel il y a de multiples manières de concevoir et mettre en pratique le bien vivre.

Il s’agit enfin, aspect transversal dont l’importance est inversement proportionnelle au peu de mots par lesquels on l’évoque ici, d’un monde où l’égalité de genre est une réalité pleine, où toutes les positions de genre peuvent se vivre sans discrimination et en toute liberté.

Aucun mode de production n’a été détruit par la classe exploitée : ni l’esclavage par les esclaves ni le féodalisme par les serfs ou autres dépendants. Le capitalisme ne peut pas davantage l’être par la classe ouvrière. Ce sont toujours des forces extérieures à l’antagonisme de classe principal qui ont été le moteur de la transition d’un système à un autre. Et, aujourd’hui, le soulèvement de la Terre Mère est peut-être la force décisive, capable de conduire à la désagrégation de la société capitaliste, à la fin du règne de l’Économie, à l’écroulement de ce monde qui n’est plus le nôtre.

Toutefois, par elle-même et furieuse comme elle est, la Terre Mère ne peut sans doute détruire le capitalisme qu’en détruisant en même temps l’espèce humaine. C’est pourquoi notre espérance est qu’une partie conséquente de l’humanité s’allie avec elle pour en finir avec le capitalisme avant que celui-ci n’en finisse avec nous.

 

L’ensemble du texte de Jérôme Baschet est de cette valeur, à lire et relire et à discuter. A côté, les gesticulations médiatiques de nos vieux intellectuels maison (je pense à Serres et Morin) semblent bien n’être que de misérables contre-feux !

 
 
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