Une âme parmi les autres

Pardon !

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vendredi 25 mai 2007

On m’a suggéré, en privé, que tous les enfants ressentiraient les sentiments dont je parle dans mon post précédent. Je veux bien, mais alors d’où viennent les bruits que l’on entend, à l’heure de la récré, à proximité des écoles primaires ?
J’admets cependant que beaucoup d’enfants peuvent ressentir, parfois, ce genre de sentiments, mais certainement pas tous les enfants et tout le temps.

D’ailleurs, cela mettrait l’espèce humaine en danger…

M. Hire se leva, marcha vers la fenêtre au-delà de laquelle il n’y avait que du noir. Peu après, une lumière jaillit à trois mètres de lui à peine, une fenêtre s’éclaira, une chambre dont on distinguait les moindres détails.
La femme repoussa sa porte d’un coup de pied qui dut déclencher un tonnerre, mais les bruits ne traversaient pas la cour. […]
M. Hire ne bougeait pas. Chez lui, il faisait noir. Il était debout, le front contre la vitre gelée, et seules ses prunelles allaient et venaient, suivant tous les mouvements de la voisine.
[…]

Un courant d’air plus perfide annonça l’approche du rez-de-chaussée, et M. Hire descendit les dernières marches, tourna à gauche, marqua un imperceptible temps d’arrêt.
La fille aux cheveux roux était là, appuyée à la porte de la loge. […]
Elle tournait à demi la tête. En entendant des pas, elle la tourna tout à fait et continua sa conversation avec la concierge qui était dans la loge.
M. Hire passa sans regarder. […] Il prit son journal au kiosque et pénétra dans la masse humaine qui encombrait le trottoir autour des petites charettes.
"Pardon…"
Ce n’était pas articulé. En réalité, on ne pouvait rien entendre, pas même lui. Mais c’était une habitude, un mouvement des lèvres qu’il avait en passant entre deux femmes, en bousculant quelqu’un, en heurtant le brancard d’une voiture.
"Pardon…"
Le tramway était là à attendre et M. Hire pressait le pas, la poitrine en avant, la serviette sur le flanc, finissait pas courir comme il courrait toujours pour les dix derniers mètres.
"Pardon…"
Il ne voyait pas les gens un à un. Il ne distinguait personne. Il entrait dans la foule, il s’y poussait, il avançait dans un grouillement semé de-ci de-là de vides inattendus, de carrés inoccupés de trottoir, où il marchait plus vite.
[…]
M. Hire marchait vers la porte d’Italie, sa serviette sous le bras, de son pas sautillant, se faufilant entre les passants, sans s’arrêter, sans rien voir que des rangs de lampes, des étalages confus et des silhouettes, des têtes indécises qui défilaient à contresens.
[…]

Il avait éteint et il était debout à la fenêtre, en pardessus, les mains dans les poches. La servante du crémier s’était couchée avant son arrivée, mais elle ne dormait pas. Elle lisait un nouveau roman, les deux bras nus hors des draps, une cigarette à la bouche.
[…]
La servante, pour se coucher, ne s’était pas décoiffée. On aurait même dit qu’elle avait mis de la poudre et un soupçon de rouge. Parfois, elle levait la tête. Son regard quittait les lignes imprimées, franchissait le lit, atteignait la fenêtre aux transparents rideaux de mousseline.
Qu’est-ce qu’elle regardait ? Le mur noir de l’autre côté de la cour ? Elle fit un vague mouvement de la tête, comme quand on veut appeler discrètement quelqu’un. Mais n’était-ce pas parce que sa nuque était ankylosée ?
M. Hire était immobile. Il voyait très bien les lèvres charnues de la fille s’entrouvrir dans un sourire. mais pour qui ? Pourquoi ? Elle repoussa un peu les draps, s’étira, bombant la poitrine qui gonflait la toile blanche de sa chemise. Et elle souriait toujours, d’un sourire gavé de béatitude charnelle.
Peut-être parce que son corps était au chaud dans les draps ? Peut-être souriait-elle à quelque héros de son livre ?
Elle releva les genoux sous la couverture et le front de M. Hire pesa davantage contre la vitre glacée.
Elle l’appelait ! Il n’y avait pas de doute possible ! Elle répétait son mouvement de la tête ! Elle souriait nettement à la fenêtre !
[…]
M. Hire reculait. Il la voyait toujours, mais plus lointaine. Il heurta sa table, chercha dans un tiroir, sans allumer, quelque chose de blanc, n’importe quoi, et trouva un mouchoir.
[…]
M. Hire ne faisait pas de bruit. […] Avec le manche du balai, il fit tenir le mouchoir contre la vitre, à la place où était auparavant son visage, et il alla ouvrir la porte […]
Il voyait [sa fenêtre] en perspective, toute noire. Sur ce noir, il cherchait la tache du mouchoir, il la trouvait fantomatique, mais visible comme son visage, chaque soir, était visible.
En face de lui, il y avait une porte, l’escalier B, qui conduisait chez la servante. M. Hire la contempla, hésitant, s’enfuit vers son escalier à lui en respirant avec force.
[…]
Dans sa chambre, il s’assit, mais il voyait la fenêtre d’en face, la servante qui refermait la porte au verrou et qui, d’un geste rageur, dénouait ses cheveux, éteignait sa cigarette contre l’émail de sa cuvette.
Enfin, regardant vers la cour, vers la fenêtre, elle tira la langue et tourna le commutateur électrique.

 
Oui, l’enfant timide est devenu un M. Hire, car rien ni personne n’a, entre-temps, brisé la carapace que le petit enfant s’était forgé, tandis que bien des choses, au contraire, sont venus la renforcer.

Bon, c’est un M. Hire un peu différent du M. Hire de Simenon (Les fiançailles de M. Hire), car il n’y a pas deux êtres parfaitement semblables au monde, mais le M. Hire de Simenon met bien en évidence certains traits essentiels – mais pathologiques – de ma personnalité.

C’est ainsi…

Pardon…

 
 
LE DEVENIR
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