Rupture

Un seul ennemi

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lundi 11 février 2013

La lutte des classes marxiste n’avait plus grand chose d’une dialectique tendant à un dépassement, elle n’était pas un devenir ni même un processus, seulement une confrontation entre ennemis. Comment aurait-elle pu aboutir à une société sans classes ni castes ?

Du temps où trônait encore à mon domicile un téléviseur, j’avais un soir éclaté de rire en regardant une émission "littéraire". L’un des invités, qui était en train de devenir le philosophe que l’on montre et que l’on exhibe, manifestait des regrets au fait que les gens ne se révoltaient plus, qu’ils ne dressaient plus de barricades… L’animateur lui demanda alors : « Des barricades ? Mais contre qui ? » « Ben, l’ennemi ! » rétorqua le philosophe interloqué après avoir marqué un instant de silence. Il se rattrapa aussitôt, s’expliqua, mais de manière moins convaincante…

Ah, l’ennemi, ce responsable de tous les maux, le maudit, le diable que, selon l’humeur et l’endroit où l’on se trouve – en bas ou en haut, ou entre deux – l’on nommera seigneur ou mécréant, maître ou serviteur…

Un ami de celui qui signe bizarrement sous-commandant Marcos (SupMarcos) [1] a écrit un jour dans son carnet de bord : « La résistance, c’est refuser le destin imposé par ceux d’en haut juste le temps suffisant pour exercer la force nécessaire et détruire ce malheur et ceux qui le produisent. » [2] Mais "l’ennemi", est-ce le malheur et ceux qui le produisent ou est-ce le malheur seul ? Faut-il détruire "ceux qui produisent le malheur" ? La question n’est pas négligeable car il se pourrait que cela fasse tout de même pas mal de monde, "ceux qui produisent le malheur" !

En s’adressant, si je comprends bien, aux politiciens et sans doute également aux légalistes en général, SupMarcos écrit [3] :

Vous nous dites que nous sommes égaux, que nous nous trouvons dans le même bateau, que c’est la même lutte, le même ennemi… Mmh… Non, vous ne dites pas « ennemi », vous dites « adversaire ». D’accord, ça aussi, ça dépend de l’idée qui vient.

Vous nous dites qu’il faut nous unir tous et toutes parce qu’il n’y a pas d’autre chemin : les élections ou les armes. Et vous, qui appuyez sur cet argument fallacieux votre projet d’invalider tout ce qui ne se soumet pas au spectacle répétitif de la politique d’en haut, vous nous mettez en demeure : mourez ou rendez-vous. Et vous nous offrez même l’alibi puisque, argumentez-vous, comme il s’agit de prendre le Pouvoir, il n’y a que ces deux chemins.

Ah ! Et nous, si désobéissants : pas question de mourir ni de nous rendre. Et, comme il a été démontré le jour de la fin du monde [4] : ni lutte électorale ni lutte armée.

Et s’il ne s’agissait pas de prendre le Pouvoir ? Mieux encore : et si le Pouvoir ne résidait plus dans cet État nation, cet État zombi peuplé d’une classe politique parasite qui pratique la rapine sur les restes des nations ?

Non, il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de détruire le malheur. Mais s’il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, ceux qui le détiennent sont-ils des adversaires ? sont-ils des ennemis ? Ou sont-ils eux-aussi dans le même bateau ?
Il est clair qu’ils ne sont pas des adversaires dans le combat pour le pouvoir puisque nous ne sommes pas de ce combat-là. Sont-ils nos ennemis ? Notre véritable ennemi est le malheur, et ils n’en sont cause que partiellement : ce malheur est plus ancien qu’eux ! Les abattre ne supprimera pas le malheur. De plus, ils sont bel et bien dans le même bateau ; sur le pont où se trouvent les suites de luxe et les grands restos, d’accord, mais au moment où le bateau coule loin des côtes, cela ne fait pas beaucoup de différences…

Il n’y a qu’un seul ennemi, le malheur. Pour donner naissance à une société sans classe ni caste il serait déraisonnable de commencer par désigner un tel et un tel comme ennemi. Encore moins telle ou telle famille, telle ou telle communauté, tel ou tel pays ; ou même telle ou telle profession, à moins que ce soit de manière à éviter une confusion entre la profession et les professionnels de cette profession, entre les professionnels et leurs actes professionnels. On a beau être professionnel, on n’en reste pas moins membre de l’humanité. Ce n’est pas en coupant les têtes des nucléaristes que l’on se débarrassera des têtes nucléaires et des centrales atomiques ; pire : il n’est pas possible de se débarrasser de ces choses sans l’aide de ceux qui ont été formés pour être professionnels de ces choses… Il ne faut pas tuer l’individu professionnel mais le professionnel en lui [5] ; ce n’est sans doute pas plus facile au début, mais c’est moins sanglant et c’est un phénomène qui peut se propager, comme une vague.

Le politicien est un ennemi, pas l’homme ou la femme qui joue le rôle du politicien. Cette considération m’a parfois aveuglé au point que j’ai cru, en particulier, qu’un gouvernement du parti socialiste allié au parti écologiste serait, en France, un peu moins dur avec les immigrés qu’un gouvernement de droite. J’étais aveugle car, les voyant hommes et femmes plus que professionnels de la politique, je ne les voyais pas moches à ce point-là. Mes yeux se sont ouverts depuis.
Il m’est, de la même façon, arrivé de considérer les journalistes avec indulgence. Par gentillesse, une gentillesse née du sentiment que ces serviteurs du Capital, politiciens et journalistes, sont essentiellement mues par une force extérieure à eux-même, qu’ils suivent le mouvement, en quelque sorte, sans rien comprendre de ce mouvement sinon son fonctionnement interne, ou tout au moins ce qui, dans ce fonctionnement, relève de leur partie. Que ce sont des professionnels, en somme. Le mouvement en question serait le nazisme que ce serait pareil.

Quelque part en France, actuellement, des ouvriers se battent pour garder le droit de fabriquer des voitures. On sait le mal qu’a causé et continue de causer l’omniprésence des voitures et des camions dans les pays occidentaux (sans compter les pays producteurs de pétrole). Ces ouvriers sont-ils des ennemis ? Pourquoi ne se battent-ils pas pour le droit de travailler à quelque chose de leur choix ? Ils peuvent disposer de moyens : les outils dont, jusqu’à présent, ils ont été les servants. Il s’agit de détourner ces outils de leur usage initial, dans la mesure du possible. Il est vrai que ce n’est pas du tout facile, les usines s’inscrivant dans des réseaux de fournisseurs, de clients, de sous-traitants… C’est un détournement général qu’il faut, au-delà d’une grève générale. Je ne suis pas certain que l’on puisse se rapprocher de cet événement en nous désignant les uns les autres comme ennemis ou collabos ! Tant que nous ne sommes pas retirés de l’économie dominante, nous sommes collabos. Il n’est guère possible, individuellement, de s’en retirer. Et même collectivement le retrait total, absolu, n’est qu’un rêve. Sauf à construire ses cabanes au milieu d’une forêt retirée de Sibérie et à vivre de ses jardins loin de la civilisation. Et sauf détournement général des activités économiques.

L’ennemi est partout, l’ennemi est en nous. A Segré (Haut Anjou, aussi Anjou bleu, France, 7000 hab.), les pouvoirs publics locaux, pardon, les "collectivités locales", viennent d’investir en lieu et place et au bénéfice d’une petite entreprise qui a bien voulu s’installer là plutôt qu’ailleurs. Oh, une très modeste entreprise, les salariés se comptant sur les doigts de la main (ou des deux mains, selon la conjoncture), mais enfin une entreprise industrielle, un petit rouage de la machine qui se trouve être, pour le moment, hors tout consortium ou autre holding – mais, de notre point de vue, quelle différence ça fait ? Cette entreprise participe à l’artificialisation totale du monde qui est en cours actuellement alors que cette artificialisation n’a même pas été pensée comme telle par ses meneurs qui ne se soucient que de leurs gains. Cette entreprise, telle qu’elle est et fonctionne actuellement, est par conséquent un ennemi, mais pas ses locaux, ni ses travailleurs, ni son patron, ni même forcément toutes ses réalisations…

Les "collectivités locales", en France et ailleurs, sont amenées à réaliser des contournements routiers afin d’absorber des flux de véhicules dont elles ne sont guère responsables. Ces flux n’ont été désirés par personne sinon par ceux qui, là-haut, amassent les profits (les propriétaires des usines de voitures, par exemple) Et encore ! En fait, ne se souciant jamais des conséquences – autres que monétaires – de ce qu’ils font, ces grands profiteurs n’y ont jamais vraiment pensé ! Si les "collectivités locales" sont des ennemis, alors que sont les dits propriétaires ? Des gens dignes de la guillotine, certainement, mais ce n’est pas en coupant des têtes que nous nous libérerons. Nous le savons, cela a déjà été essayé : l’assassinat ne mène pas à la démocratie !

Notre malheur n’étant rien d’autre que la civilisation industrielle capitaliste, civilisation reposant sur une haute spécialisation de ses membres, nous sommes tous partie prenante de ce malheur. L’ennemi est en nous, l’ennemi est partout. Et le défi le plus grand, peut-être, qui se pose à nous, est d’abattre la civilisation industrielle sans détruire la civilisation elle-même – la civilisation humaine, pas spécialement sa déclinaison occidentale –. Cette civilisation née, au moins en partie, de l’exploitation de l’homme par l’homme et de la femme par l’homme, est cependant notre : c’est elle qui a inventé les mots que je suis en train d’écrire, que vous êtes en train de lire, ainsi que la plume qui me sert à écrire… Il s’agit de rien de moins que de transformer la civilisation avant qu’elle se perde.

Est-ce un ennemi, le pauvre homme qui, à l’Université de Nice, a pondu une étude intitulée Stratégies évolutionnaires dans un modèle macroéconomique dynamique et complexe peuplé d’agents hétérogènes, autonomes et concurrents ? Est-ce un fou ? Non, c’est un civilisé pris dans un délire collectif. Un signe inquiétant parmi d’autres.

Beaucoup de ceux que je voudrais qualifier, ainsi que moi-même, d’évolutionnaires plutôt que de révolutionnaires [6], malgré l’usage capitaliste de ce mot, évolutionnaire (voir ci-dessus), beaucoup de ceux-là, les occupants de sites de grands projets par exemple, ou les communautés du Chiapas, ont bien conscience de la présence de l’ennemi parmi eux et aussi en eux, mais ils le conçoivent encore parfois, je crois, ils le pensent parfois, sinon souvent, comme ennemi à éliminer, à éradiquer. Et moi aussi, d’ailleurs, j’en suis là, c’est tellement simple : un ennemi ? Pouf ! On souffle dessus, plus d’ennemi ! C’est la technique employée longtemps, et encore maintenant, par les modernes agriculteurs : l’éradication des "mauvaises herbes", ou plutôt la tentative d’éradication, qui les a plongé dans le cycle infernal présence d’adventices - application de pesticides - apparition de résistances aux pesticides, où l’on voit que, s’agissant du vivant, la violence n’a pas le dernier mot.
Cela dit, l’ennemi en moi est un kyste dont je dois me débarrasser, une projection capitaliste en mon sein qu’il me faut rejeter. Dans ce cas, oui, il faut éliminer : ce kyste n’est pas un être vivant. Mais ce n’est pas moi, pour autant, qu’il faut supprimer. Ni le pauvre gars d’en face. « La diversité et la différence ne sont pas une faiblesse pour ceux d’en bas, mais une force pour accoucher, sur les cendres de l’ancien, du nouveau monde que nous voulons, qu’il nous faut, que nous méritons. » [7].

[1"SupMarcos"… J’imagine qu’il y a au Mexique comme une ironie à se présenter ainsi, ironie plus difficile à saisir vu d’Europe. Ou bien je me trompe, et les organisations militaires révolutionnaires ont encore une aura là-bas, une aura qu’elles n’ont jamais eu en Europe…

[5(note ajoutée le 3 mars) Le professionnel : le soldat, l’être sans états d’âme, le guerrier de cette guerre économique.

[6La révolution est un mythe qui a fait assez de mal.

[7SupMarcos, Eux et nous
VI. Les regards (I)
, déjà cité (voir note 3).

 
 
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