Rupture

Un ennemi ?

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lundi 18 février 2013

Progressisme et libération se sont longtemps trouvés associés. Par exemple dans le syndicalisme paysan des années cinquante. Les syndicalistes paysans ne pensaient pas devenir les égaux des autres seulement en défendant leurs droits mais aussi en modernisant leurs pratiques professionnelles. Ils ne se trompaient pas – l’un d’entre-eux m’a d’ailleurs dit un jour : « Nous avons réussis ! » Mais je ne sais pas si, entre le résultat de leur combat social et celui de leur combat économique, il faisait bien la part des choses…
Effectivement, les agriculteurs d’aujourd’hui ont un statut supérieur à celui de bien des ouvriers, parfois même très supérieur. Mais ce ne sont plus des paysans et, surtout, ils sont beaucoup moins nombreux que l’étaient les paysans. Comme si les paysans s’étaient libérés en s’auto-éliminant, par un processus que quelqu’un comme mon patron qualifierait de sélection naturelle. Se libérer voudrait-il dire "faire accéder une partie d’entre-nous à la classe moyenne et exclure l’autre partie" ? De quoi se sont-ils libérés ?

Aujourd’hui, seulement un demi-siècle après, c’est avec l’antiprogressisme que l’on essaie de faire rimer le mot libération. C’est même vrai aussi, dans une certaine mesure, au sein du milieu agricole de l’Ouest de la France, sans qu’il y ait eu discontinuité dans la transmission culturelle d’une génération à l’autre ; il y a dans ce coin-là des liens amicaux et familiaux étroits entre les militants des années cinquante, ceux de l’opposition au camp du Larzac et ceux qui s’opposent à l’aéroport de Jean-Marc Ayrault, Vinci et Cie. Cependant, l’antiprogressisme est plus net encore parmi les nouveaux occupants de la ZAD
L’antiprogressisme… Le progrès serait-il synonyme du malheur, serait-il l’ennemi dont je parlais il y a huit jours ? Cette notion de "progrès" qui a longtemps fait partie de l’arsenal de propagande de l’industrie capitaliste se retrouve parfois tel quel, mais retourné, dans les esprits révoltés contre cette industrie. C’est l’antiprogressisme. Les mêmes veulent pourtant faire progresser les techniques d’isolation et de chauffage des maisons, par exemple, mais rêvent de le faire sans recours à de complexes industries et réseaux commerciaux. Ce qui, pour des cabanes, est tout-à-fait possible, bien sûr (pour 107 hab/km², densité de la France, chaque habitant peut disposer de presque un hectare pour sa cabane et son jardin : un luxe) !
Il faut tout de même accorder à la civilisation capitaliste d’avoir su loger et nourrir beaucoup plus d’humains que la Terre n’en portait avant elle. L’invraisemblable est qu’elle ait pu réaliser cette prouesse tout en gaspillant à grande échelle. Bon, la plupart de nos contemporains sont mal logés et mal nourris, beaucoup ne le sont même pas du tout, mais cela n’est malheureusement pas nouveau. Ce qui est nouveau, par rapport au Moyen_Âge, par exemple, c’est que les châteaux-forts d’aujourd’hui atteignent parfois les dimensions d’un sous-continent (voir l’un de mes premiers texte : Au château).

Comme l’a noté Lewis Mumford, l’atmosphère de la mine et du champ de bataille a accompagné dès le début le capitalisme. La mine et les manufactures d’armes préfigurèrent dès le XVIe siècle (arsenal de Venise), l’industrie qui, aujourd’hui, a défiguré la planète. Et c’est le commerce triangulaire, accompagné de la dévastation de trois continents et du Pacifique, qui préfigura le grand commerce mondial d’aujourd’hui. Mais il arrive qu’en détruisant l’on ne fasse pas que du mal. L’asservissement des forces naturelles n’est pas un mal en soi – ou alors il faut remettre en cause les moulins à vent. Le malheur vient moins des techniques que de la volonté qui les choisit et les met en œuvre. La fin détermine les moyens, et la fin, pour le capitalisme, c’est la puissance par concentration de la monnaie, pas le bonheur, alors peu importe pour lui que les moyens nuisent au bonheur, ou même à la survie [1]. Peu importe, également, qu’ils le favorisent, ce qui arrive parfois.

Toutes les régions du monde ont vu leur économie traditionnelle ravagée par le Capital, mais au sein de celles qui ont profité de l’économie nouvelle, les communautés traditionnelles ont, elles aussi, été anéanties. Là, toutes les coutumes se sont mise à disparaître, les meilleures comme les pires. La disparition de coutumes comme la dot a largement contribué à diminuer, dans les faits et les esprits, les inégalités hommes-femmes [2]. De même que le recrutement des femmes par l’industrie pendant les longues guerres mondiales et la guerre économique perpétuelle. Mao, sans doute un peu moins destructeur, n’a pas obtenu d’aussi bons résultats en Chine (il ne le cherchait pas non plus).
De ce point de vue, il est regrettable que le capitalisme n’ait pas encore profondément pénétré toutes les couches sociales de l’Inde (il faut détruire les castes) ; et de l’Arabie Saoudite ou de l’Egypte (mais c’est en train de se faire)…

Alors, un ennemi ? Oui, bien sûr, mais n’empêche que… Certains diraient, non sans raison, que cet ennemi a quand même inventé le cinéma !

Les occupants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s’opposent à "l’aéroport et son monde". "Le monde de l’aéroport", vaste programme ! Ce flou permet de rassembler, il a au moins ce mérite ; mais il peut aussi donner lieu à d’étranges confusions… Dans un texte-témoignage publié dès fin décembre sur plusieurs sites [3], l’on peut lire :

La barricade génère d’un côté un enthousiasme, de l’énergie car, enfin, nous sommes dans une situation où de vrais barricades existent et ne sont plus une référence historique (type la Commune ou Mai 68) ou exotique (type Oaxaca). Ici et maintenant nous vivons des circonstances historiques nécessitant ces moyens. D’un autre côté la mythologie de la barricade et sa dynamique quelque peu guerrière entraîne une ambiance qui n’est pas forcément ultra agréable car très viriliste, grosses couilles et testostéronocompatible. Un certain nombre de femmes qui ont pu être sur les barricades ou participer aux différents affrontements passés ne veulent plus mettre les pieds là-bas à cause de cette ambiance. C’est dommage.

Dans le même ordre d’esprit de ne pas idéaliser ce qu’il se passe sur la zone, des attitudes et propos homophobes et sexistes plombent parfois l’ambiance. Au moins deux couples homos se sont fait suivre, moquer ou menacer…

Comme quoi, on peut être contre l’aéroport mais pas contre son monde…

J’avais ouï dire que madame Taubira, grand chantre de l’égalité des droits des homosexuels, et monsieur Ayrault, grand promoteur de "l’aéroport du grand ouest", étaient tout deux de gauche et, surtout, du même gouvernement. Serait-ce faux ? Ou alors quoi ? Se peut-il que les bâtisseurs d’aéroports combattent l’homophobie autant que les "zadistes" ?

Non, l’homophobie n’est pas née avec le monde des aéroports, elle est plutôt la trace laissée par les anciennes interdictions religieuses [4], et le monde qui construit les aéroports est aussi celui qui a fait reculer le poids des Églises sur la Société. En revanche, les moyens modernes de contraception, eux, sont bel et bien arrivés avec les aéroports [5]. Le monde n’est pas binaire, ne soyons pas manichéens : le monde industriel commerçant capitaliste n’est pas cause de tous les maux de la Terre, il en est même qu’il combat, et d’autres qu’il élimine parfois comme par inadvertance, en passant.

[1Quelle est la différence entre les intégrismes et le capitalisme  ? Les premiers opposent le livre à la vie, le second lui oppose la livre.

[2(note ajoutée le 24 février) Et pas que les inégalités hommes-femmes. Ce sont moins les Eglises que l’on trouve à l’origine de la répression sexuelle, que les règles de transmission patrimoniales. En première analyse, nous pouvons donc considérer que les inégalités homme-femme et la répression sexuelle ont cette même origine : la propriété. En changeant les règles d’acquisition et de transmission de la propriété, le capitalisme transforme les mœurs.

[3Dans des versions parfois très légèrement différentes. J’ai pris ici la version "blog mediapart", qui contient de jolies illustrations : http://blogs.mediapart.fr/edition/revoltes/article/301212/reve-et-gnions-de-la-fin-de-l-01-sur-la-zad-de-nddl-hardi-les-g

[4’(note ajoutée le 3 mars) L’homophobie est liée à de vieilles traditions religieuses, mais je crois qu’elle relève aussi, plus fondamentalement, du rejet de l’autre dont je parlais dans La machine et les communautés et L’autre contre mes illusions. Elle relève du rejet de l’autre du moins dans la mesure où aucune forme de bisexualité ne fait plus partie de la culture dominante.

[5(note ajoutée le 24 février) Les inégalités hommes-femmes et la répression sexuelle ont aussi une origine plus "naturelle" : tout bonnement l’absence de moyens contraceptifs efficaces et pratiques. Oui, la "Nature" elle-même, en nous poussant à trop enfanter pour compenser les pertes "naturelles", la Nature alliée à la pauvreté, nous impose elle-même de douloureuses contraintes. Mais le capitalisme, avec toute son audace et toute son inconscience, est intervenue également avec brio sur ce point. Comme d’habitude, non sans dégâts collatéraux.
Sur le même sujet, voir mon premier "Contre la Nature")

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