Une âme parmi les autres

Sur les bricoleurs de l’âme

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vendredi 1er juin 2007

« Nous voulions être médecins, dans cette science si peu médicale qu’était alors la psychiatrie. En dehors des obligations administratives, d’interner, de garder le malade, de surveiller sa sécurité et son hygiène physique, la thérapeutique psychiatrique n’était qu’un jeu dans le sens que lui donne le dictionnaire ; c’est-à-dire cette activité purement gratuite qui n’a dans la conscience de celui qui s’y livre d’autre but que le plaisir qu’elle procure. C’était le cas de beaucoup de psychiatres qui essayaient quelques traitements et analysaient, décrivaient les symptômes, les organisaient, pour construire une classification méthodique des maladies mentales. Le désir de guérir passait au second plan, car en dehors des thérapeutiques de choc aux indications assez codifiées, le résultat n’était qu’un coup de dés heureux ou malheureux qui ne réglait que peu de chose. »

C’est le docteur Jean Thuillier qui parle ainsi dans un livre intitulé "La révolution des tranquillisants". M. Jean Thuillier a activement participé à la création des psychotropes, ces molécules nécessaires à une industrie alors en pleine expansion : l’industrie pharmaceutique (ils avaient beau jouer individuellement, ces gentils manipulateurs de l’âme, Ils avaient beau ne pas croire vraiment en la possible guérison de leurs malades, ils étaient collectivement rentables, ce qui importe).

Dans les années cinquante, arriva en France un nouveau "jeu" expérimental : la thérapie par électronarcose, une technique de mise en sommeil artificiel à l’aide d’un courant électrique, dérivée de l’électrochoc. Je ne sais pourquoi, certains c’étaient mis en tête que cette brutalité pouvait soigner les dépressions. Cette technique semble à première vue oubliée aujourd’hui ; on n’en trouve que peu de traces dans les livres, de sorte qu’on ne risque guère de savoir exactement pourquoi elle fut quelque temps pratiquée puis abandonnée (à moins que ce soit seulement le nom qui ait été rejeté ?). En ce qui concerne son abandon, ou tout au moins son non-développement, je suggère que cette technique fut victime de l’absence d’un lobby industriel suffisamment conséquent (les engins à électrochocs étaient jusqu’à tout récemment – et peut-être sont-ils encore – des appareils très rudimentaires fabriqués par de petites entreprises).

Comme on ne trouve pas d’ouvrages sur la question il est difficile de se faire une idée exacte du procédé. Même la définition donnée par le dictionnaire de psychiatrie de l’Académie de médecine (2000) laisse à désirer. On y apprend que c’est une « thérapie par électrochoc "subconvulsive", consistant à obtenir une phase tonique similaire à celle provoquée par l’électrochoc conventionnel, suivie d’une phase clonique dont le développement est limité et prévenu par une stimulation électrique continue (habituellement de sept minutes), de moindre intensité que la stimulation initiale (généralement de 60 secondes). » Et il est précisé : « Cette technique est moins efficace et comporte plus d’effets indésirables que la thérapie conventionnelle, depuis que l’anesthésie et la curarisation ont été appliquées à celle-ci. » Nous voilà bien avancé ! Quelle thérapie conventionnelle, et pour quels symptômes ? La réponse se trouve quatre articles plus haut : c’est l’électrochoc, utilisé en principe pour des « dépressions délirantes et mélancoliques, formes sévères comportant un risque vital (suicide, dénutrition), pseudodémentielles, résistant aux antidépresseurs », et encore pour des cas de psychose et des états maniaques. On parle aussi d’ « électrochoc de maintenance, surtout chez les dépressifs ». Et il est précisé que « les mécanismes d’action restent mal élucidés. »

On trouva un temps sur la Toile Arachnoïde une définition lumineuse de l’électronarcose, celle alors donnée par le traducteur automatique associé au moteur de recherche Google (pour une définition d’"Electronarcosis") : « La stupeur profonde a produit en passant un courant électrique par le cerveau. »

 
Au milieu de ces années cinquante, dans une ferme de l’Ouest de la France, une femme de trente-cinq ans venait de perdre sa fille de trois ans à la suite d’une maladie, un jour de Noël (le jour a de l’importance car cette femme était chrétienne pratiquante et même bigote). Cette dame, méprisée par une arrogante mère avec qui elle vivait toujours et qui lui imposait ses vues, refermée sur elle-même, pleine d’humilité, bien trop pleine d’humilité, avait eu quelques temps auparavant un accident grave qui l’avait laissé un temps dans le coma. Et de plus, cette femme avait vers neuf ans subie une agression sexuelle et perdu son frère.
Allez donc savoir pourquoi, cette pauvre créature n’eut pas la force nécessaire à l’acceptation du décès de son enfant ; pire, elle culpabilisa. Elle plongea dans une dépression qui, je suppose, parut profonde. L’on crut bon de faire intervenir la médecine, comme si l’on pensait que cette femme n’avait pas de raison valable d’être ainsi. Elle en avait plusieurs, non ? Elle n’avait tout de même pas "attrapé ça" comme on "attrape la grippe" ! Mais : « vos émotions n’ont aucune raison d’être », disent les techniciens de l’âme, et leurs patients se rangent assez facilement à cet avis.

Je me suis longtemps demandé comment il se faisait que les pratiquants de toutes les religions n’opposaient pas de résistance aux manipulations matérielles de l’esprit malgré l’importance qu’ils accordent à l’âme. C’est pourtant tout simple : pour eux la biochimie c’est le corps, les humeurs c’est le corps, tandis que l’âme plane en ce corps sans avoir le moindre contact avec lui, en attendant de monter au ciel ou de brûler aux enfers (ici où là pourtant le sang est tabou, pas le cerveau, pas les nerfs, pas la mémoire, bel exemple de l’inertie des croyances). Alors les fidèles n’hésitent pas à se gaver de psychotropes car ces produits, pour eux, ne sauraient toucher leur âme elle-même mais seulement des désordres dans leur cerveau, dans leur mémoire. Et bien-entendu la psychochirurgie ne les effraie pas plus ; peut-être croient-ils qu’on peut leur extraire de la tête une "pierre de folie", un démon quelconque. J’ai bien peur, moi, que si jamais leur âme va là-haut ou là-bas, ce ne soit qu’en lambeaux !

Bref, la médecine intervint, avec son succès habituel en la matière.
A chaque sortie du "sommeil" électronarcotique, la pauvre femme avait besoin de beaucoup de temps pour retrouver ses esprits, reconnaître son mari, se rappeler la mort de son dernier enfant… Cette difficulté à "se réveiller" témoigne du dynamisme qu’on venait de lui apporter et de la nature de cet étrange sommeil dont on ne voit pas comment il aurait pu donner l’énergie absente, l’énergie que les êtres ne savent tirer que de… l’émotion, d’une autre émotion, fruit d’un échange. Ce n’est pas l’électronarcose qui donna à cette dame la puissance pour me concevoir, c’est bien plutôt sa grossesse qui lui donna la force de se passer, un temps, des services de ces bidouilleurs distingués.

 
De nombreux rescapés des pratiques psychiatriques disent que les psychotropes, les internements et autres manipulations diverses cassent bien quelque chose en eux, malheureusement il ne s’agit pas du mal dont ils souffrent, mais du ressort qui pouvait permettre de le combattre. Alors il leur faut en trouver un autre. Seuls, souvent seuls.

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