Ames perdues

L’habit fait l’homme et défait la femme (suite)

Accueil > Points de vue > Ames perdues > L’habit fait l’homme et défait la femme (suite)

lundi 25 février 2013

Il y a tout juste deux ans, j’avais terminé mon article intitulé L’habit fait l’homme et défait la femme par ces deux photos :

Esprits touaregs mâles
Esprits touaregs femelles

Dans ma grande ignorance de l’Histoire du monde et des peuples du monde, je les avais trouvées énigmatiques mais sans chercher plus loin, en m’en méfiant même un peu (elles me contredisaient). Or, ces images ne mentent pas !

Mise en perspective :

Il y a près de mille ans, à l’ouest du Sahara, de Tolède au nord jusqu’aux abords du fleuve Sénégal au sud, des tribus sanhaja (berbères) fondèrent un empire, l’empire Almoravide. Les tribus sanhaja étaient matrilinéaires, les femmes n’étaient pas voilées, les hommes portaient le voile de bouche (litham) – dans les textes du Moyen Age, ils sont surnommés "les voilés").

Trois siècles plus tard, l’arabe Ibn Batouta séjourne à Oualata (dans l’actuelle Mauritanie, à l’ouest de Tombouctou). A propos des habitants berbères de Oualata, il raconte : « Leurs femmes sont très belles et leur condition sociale est supérieure à celle des hommes. Chose étonnante et singulière, ces hommes ne sont en rien jaloux ; aucun ne rattache sa généalogie à son père, mais bien à son oncle maternel. L’héritage va au neveu, fils de la soeur et non au fils […] alors qu’ils sont musulmans, pratiquent scrupuleusement les prières et étudient [la loi] et le Coran. »
Trouvant, chez le caravanier qui l’a amené, « un homme et une femme en conversation », il lui demande : « Qui est cette femme ? — Mon épouse. — Que lui est l’homme [assis avec elle] ? — Son ami. — Comment acceptes-tu cela, alors que tu as habité chez nous [au Maroc] et que tu connais les règles de la loi divine ? — La fréquentation entre hommes et femmes n’enfreint pas chez nous les convenances et les bonnes mœurs. Elle ne donne lieu à aucun soupçon, car nos femmes ne sont point comme les vôtres. »

L’ethnologue Paul Pandolfi raconte :

[Dans la société touarègue,] quand une jeune fille devient une femme, au moment de la puberté, elle change de coiffure et porte désormais un voile nommé ekerhei. Ce changement vestimentaire symbolise aux yeux de tous son changement de statut : elle est une femme courtisable. A cette occasion, une fête a lieu. La jeune fille y revêt pour la première fois un ekerhei dont les deux pans sont réunis sous son menton par une aiguille. L’assemblée féminine choisit parmi les hommes présents celui qui aura l’honneur de casser cette aiguille.

La jeune fille entre alors en état d’asri, terme que l’on peut traduire à la suite du Père de Foucauld par l’expression "liberté de mœurs". Plus précisément, le verbe esri (dont le premier sens est "courir à bride rendue") signifie qu’« on fait des actes de liberté de moeurs quelconques, depuis les moindres, tels que des attouchements un peu libres, jusqu’aux plus graves. […] esri signifie aussi qu’on n’est pas actuellement marié, qu’on ne vit pas dans la pénitence, et que par conséquent on est toujours prêt à faire des actes de liberté de mœurs avec toute personne de sexe différent qui ne déplaît pas ».

Porter l’ekerhei, c’est donc devenir une femme courtisable, c’est avoir accès – et alors seulement – aux réunions galantes (ahal), c’est entrer dans le jeu subtil des relations amoureuses si importantes pour les Kel-Ahaggar [touaregs du Hoggar]. […] Mais cet état cesse avec le mariage.

 

Attention ! Le vent du désert ne facilite pas la prise de son !

 

 
Dans les sociétés matrilinéaires, l’habit fait la femme et l’homme.

 
 
 
Source : le dernier numéro de Les collections de l’Histoire (n°58, janvier-mars 2013).

Réagir à l'article :
LE DEVENIR
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0